(Québec) Le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a enfreint le code de déontologie de l’Assemblée nationale en raison de ses échanges et de ses rencontres avec son ami lobbyiste Luc Laperrière, conclut la commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Elle recommande aux députés de l’Assemblée nationale de sanctionner M. Fitzgibbon en votant en faveur d’une « réprimande » à son égard. Et réprimande, il y aura : le premier ministre, François Legault, a demandé à ses députés d’appuyer l’imposition de cette sanction, considérant que son ministre a été « imprudent », même s’il a agi de « bonne foi ». Il le maintient dans ses fonctions et « tourne la page ». « Il a eu sa leçon », selon lui.

« Il n’aurait pas dû rencontrer son ami. Parce que même si son ami avait des beaux projets pour le Québec, c’est assez évident que c’est plus facile pour un ami de rencontrer un ministre que quelqu’un qui n’est pas ami. Donc il y a un problème d’équité », a-t-il soutenu.

Ariane Mignolet a fait enquête sur Pierre Fitzgibbon à la suite de demandes des partis de l’opposition qui, au départ, soulevaient des questions au sujet de la vente des actions du ministre dans MOVE Protéine à son ami Luc Laperrière.

Dans son rapport déposé à l’Assemblée nationale jeudi, la commissaire reproche à M. Fitzgibbon d’avoir enfreint le Code en ayant par la suite des échanges et des rencontres avec M. Laperrière concernant certains de ses dossiers-ceux d’Alter & Go, de la municipalité d’Adstock et de Polycor. Selon Mme Mignolet, le ministre s’est placé « dans une situation où son intérêt personnel pouvait influencer son indépendance de jugement dans l’exercice de sa charge, en raison de ses liens étroits avec monsieur Laperrière ».

« Le fait qu’un lobbyiste, lié par une grande relation d’amitié avec un membre du Conseil exécutif, et qui accepte de lui acheter des actions d’une entreprise (MOVE Protéine) pour lui rendre service, puisse communiquer directement avec celui-ci afin d’organiser des rencontres professionnelles, nuit au maintien de la confiance de la population envers les membres de l’Assemblée nationale et les institutions démocratiques dans leur ensemble, écrit-elle dans son rapport. Lorsqu’on occupe un poste comme celui de ministre, il est fondamental de bien tracer la frontière entre ses relations personnelles et ses relations professionnelles. »

Elle relève néanmoins que le ministre « n’a pas favorisé les intérêts de monsieur Laperrière de manière abusive » et « le transfert de ses actions dans MOVE Protéine ne s’est pas effectué en échange d’une intervention ou d’une prise de position du Ministre » en faveur de son ami.

La commissaire souligne dans son rapport que « même après avoir pris connaissance de [son] analyse à l’égard des faits sous enquête, le Ministre maintient qu’il n’a commis aucun manquement au Code ». « Je ne dénote ainsi aucune volonté réelle de s’amender », ajoute-t-elle, ce qui a contribué à sa décision de recommander une sanction.

En conférence de presse, Pierre Fitzgibbon a reconnu du bout des lèvres « peut-être une imprudence » de sa part dans ses relations avec Luc Laperrière. Il considère toutefois ne pas avoir « manqué de jugement ». « En aucun cas et sur aucun dossier mon indépendance de jugement n’a été compromise de quelque façon que ce soit, et en aucun temps je n’ai favorisé les intérêts personnels de quiconque, incluant les miens », a-t-il dit. « Il n’y a eu aucune malversation » ni conflit d’intérêts, mais il y a eu apparence de conflit d’intérêts, « et je ferai attention à ce genre de situation » désormais.

« Très déçu » que la commissaire recommande une sanction, il a répondu par l’affirmative lorsqu’on lui a demandé s’il était prêt à accepter que les députés, y compris ceux de sa formation, votent en faveur d’une réprimande à son égard. Avec la décision de François Legault, il y aura assurément les deux tiers de la Chambre qui appuient cette sanction – une condition essentielle pour qu’elle se concrétise.

Pierre Fitzgibbon a par ailleurs souligné à gros traits les conclusions de la commissaire au sujet de la nomination d’un autre de ses proches, Guy LeBlanc, comme PDG d’Investissement Québec. Selon Mme Mignolet, le ministre n’a pas commis d’infraction au code avec cette nomination. « Il n’a pas agi ni exercé d’influence de façon à favoriser les intérêts de monsieur LeBlanc d’une manière abusive. »