Annamie Paul, nouvelle cheffe du Parti vert, a peu de chances de remporter l’élection partielle de Toronto-Centre. Mais elle pourrait permettre à la formation écologiste de progresser dans le paysage politique canadien.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

(TORONTO) C’est l’heure du lunch à Toronto, mais les rues du centre-ville sont à peine plus animées que celles de Montréal. Circulation fluide, trottoirs clairsemés, guère que quelques personnes pour profiter du beau temps sur les terrasses.

Dans cette drôle d’ambiance, un petit groupe se détache. Ils sont une dizaine à brandir des pancartes de la candidate verte Annamie Paul, au carrefour des rues Church et Wellesley, en essayant tant bien que mal de respecter la distanciation physique.

Malgré son masque aux motifs africains, Annamie Paul est parfaitement reconnaissable parmi eux. Elle est grande et porte un trench beige pâle très design. Quelques passants s’arrêtent pour la féliciter ou lui poser des questions. Des voitures klaxonnent pour l’encourager.

Pas évident de faire campagne en pleine crise sanitaire. Mais Annamie Paul n’a pas l’intention de lâcher prise, même si ses chances de l’emporter ce lundi dans l’élection partielle de Toronto-Centre sont jugées faibles.

Cette circonscription, laissée libre depuis la démission de Bill Morneau à la suite du scandale WE Charity (Mouvement UNIS en français), est en effet considérée comme un château fort libéral depuis plusieurs années.

Certains se sont demandé pourquoi la nouvelle cheffe du Parti vert canadien tenait tant à prendre ce risque. Mais pour Annamie Paul, la question ne se posait pas. Toronto-Centre est SA circonscription, point à la ligne.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Annamie Paul

Je suis née ici, j’ai des racines ici, ma mère et ma grand-mère ont travaillé ici, je me sentais vraiment obligée de me présenter ici. Je n’abandonnerai jamais cette communauté, dont les besoins ont été complètement ignorés par les libéraux.

Annamie Paul, dans un français impeccable

C’est la seconde fois qu’Annamie Paul se présente dans Toronto-Centre. En 2019, alors simple candidate pour les verts, elle avait terminé quatrième avec 7 % des voix, loin derrière Bill Morneau (57 %).

De l’avis des experts, une victoire ce lundi est peu probable. Mme Paul est à la barre de son parti depuis moins d’un mois, son visage reste peu connu. Mais elle pourrait profiter du vent de nouveauté qui l’entoure, et d’un certain désenchantement à l’endroit des libéraux, pour améliorer largement son score. Ce que confirme d’ailleurs Brian, un sexagénaire rencontré à la sortie de son immeuble, près de la rue Yonge.

« Je suis traditionnellement libéral, mais cette fois, je vote pour Annamie Paul, dit-il. J’ai été choqué par le scandale WE Charity et je veux envoyer un signal clair aux libéraux que Toronto-Centre ne sera peut-être pas toujours leur forteresse… »

Désir d’innovation

Le 3 octobre, Annamie Paul est devenue la première femme noire à être élue à la tête d’un parti politique fédéral. Certains y ont vu une bouffée d’air frais dans le paysage politique canadien.

Mais sa nomination à la barre du Parti vert est plus que symbolique. Mme Paul pourrait aussi être celle qui amène la formation écologiste un peu plus loin, après 13 ans de règne d’Elizabeth May.

Annamie Paul, 47 ans, Caribéenne d’origine, juive convertie, mère de deux grands enfants, diplômée de Princeton et avocate de formation, semble avoir de bons atouts pour accomplir cette mission.

Son brillant parcours dans la sphère diplomatique et le milieu des ONG en témoigne, notamment en Europe, où elle a travaillé pour la mission canadienne auprès de l’Union européenne à Bruxelles, a été conseillère à la Cour pénale internationale de La Haye et directrice d’une organisation vouée à la prévention des conflits, établie à Barcelone.

Son saut en politique est la suite logique de ce cheminement. De retour au pays après avoir exploré du côté du Nouveau Parti démocratique (NPD) et du Parti libéral du Canada (PLC), Mme Paul a rejoint les rangs du Parti vert début 2019, estimant que cette famille politique « aux idées innovantes » correspondait à son propre désir « d’innovation ».

Après la démission d’Elizabeth May, en novembre 2019, des militants l’ont pressentie pour briguer la chefferie du parti. Qu’elle a remportée au huitième tour grâce à une courte majorité, avec un programme s’inscrivant dans la continuité de Mme May.

Une Verte plus sociale

Annamie Paul se dit consciente que les verts souffrent d’un problème d’image.

Malgré l’urgence climatique, la progression reste lente, et le parti ne compte toujours que trois sièges à la Chambre des communes. On est loin des récentes vagues vertes récemment observées en Europe, notamment en France.

Tout le défi sera de convaincre les électeurs que son parti n’est pas celui d’une seule cause, mais une formation diversifiée, capable de rivaliser avec les autres partis de gauche, qu’elle décrit comme « à court d’idées », tout particulièrement le NPD qu’elle a manifestement dans sa ligne de mire.

Si l’environnement reste au cœur de ses préoccupations, elle insiste beaucoup sur les questions plus sociales, indissociables, selon elle, de la crise climatique. En entrevue, elle évoque notamment le « démantèlement » du racisme systémique, l’instauration d’un revenu minimum garanti et la décriminalisation des drogues pour lutter contre la crise des opioïdes, qui frappe particulièrement fort dans sa circonscription.

« Elle ne fait aucun secret de ce qu’elle veut aller jouer dans les plates-bandes du NPD », observe Stéphanie Chouinard, professeure au département de science politique du Collège militaire royal du Canada. « C’est clair qu’elle a la capacité de prendre des positions sérieuses et réfléchies sur nombre d’enjeux et de montrer comment son parti se distingue des néo-démocrates, et pas seulement sur les enjeux environnementaux. »

Mme Chouinard rappelle en outre qu’Annamie Paul parle parfaitement le français (et aussi l’espagnol et le catalan), ce qui pourrait lui permettre de gruger des points au Québec, où le Bloc québécois se pose toujours en gardien de la cause environnementale.

« Nous ne sommes pas encore un parti bilingue, admet Mme Paul. Ça rend les choses difficiles, mais c’est à nous de commencer une conversation. J’aimerais passer beaucoup de temps sur le terrain au Québec. C’est la province où on compte le plus de personnes progressistes. Je crois que nous pouvons être une maison pour les gens qui ne se voient pas représentés par le Bloc et les autres partis fédéraux. »

La vie continue

Annamie Paul ne cache pas qu’elle est essoufflée. Depuis son entrée en politique, elle n’a pas eu un moment de répit.

« Cela fait 10 mois que je suis en campagne éternelle », dit-elle en évoquant le scrutin fédéral de 2019, la course au leadership et l’élection partielle de Toronto-Centre. Un véritable marathon électoral que le contexte pandémique a rendu « encore plus fatigant ».

Le repos n’est apparemment pas pour bientôt. Le repos n’est apparemment pas pour bientôt. Qu’elle gagne ou non, Mme Paul doit tenir ses troupes « prêtes » en cas d’élections anticipées. Jusqu’à ce qu’elle remporte un siège, les députés Elizabeth May, Paul Manly et Jenica Atwin continueront de représenter le parti aux Communes. Dans les premiers mois de 2021, la formation devrait tenir sa convention pour élaborer son nouveau programme.

« Est-ce que c’est possible de gagner Toronto-Centre ? Je ne sais pas, conclut-elle. Mais si je perds, la vie continue. Je ne serai pas la première, et pas la dernière, j’espère, à être cheffe de parti avant d’avoir un siège au Parlement… »

Une longueur d’avance pour Marci Ien

Pour la plupart des observateurs, l’affaire est pliée. C’est la candidate libérale Marci Ien qui devrait l’emporter ce lundi dans Toronto-Centre. Bien que nouvelle en politique, Marci Ien n’est pas une inconnue au Canada anglais. Depuis 2017, cette journaliste coanime l’émission The Social sur les ondes de CTV. Outre la leader des verts, Annamie Paul, Mme Ien fera face à Brian Chang, du NPD. C’est la seconde fois que ce syndicaliste, versé dans les arts, se présente dans Toronto-Centre. En 2019, il avait terminé deuxième, derrière Bill Morneau, avec 22 % des voix. Le candidat conservateur est Benjamin Gauri Sharma.

Une circonscription emblématique

C’est la plus petite circonscription du pays, et l’une des plus denses. Considéré comme un château fort libéral depuis 1993, le siège de Toronto-Centre fut successivement occupé par Bill Graham, Bob Rae, Chrysta Freeland et Bill Morneau. C’est aussi une circonscription contrastée, ethniquement diversifiée, où se côtoient des quartiers embourgeoisés (Cabbage Town) et des quartiers plus difficiles (St. James Town). Elle jouxte le centre des affaires de Toronto et fut longtemps considérée comme un point de chute pour les nouveaux arrivants, ce qui explique son profil multiculturel.

Maxime Bernier dans York-Centre

Toronto n’aura pas une, mais deux élections partielles ce lundi. Le siège de York-Centre est aussi remis en jeu, à la suite de la démission du libéral Michael Levitt « pour des raisons familiales ». Parmi les candidats, on note la présence de Maxime Bernier, chef du Parti populaire. M. Bernier se dit « réaliste » et sait qu’il a « peu de chances » de l’emporter dans ce fief libéral. Mais il voulait « profiter de cette occasion » pour faire passer son message aux électeurs et « consolider » son score de 2019 (1,6 % des voix au pays). « On voit une tentative de faire un retour au Parlement, mais d’un point de vue stratégique, il n’y a aucune raison que M. Bernier se présente dans York-Centre », note pour sa part la politologue Stéphanie Chouinard en parlant d’un « geste désespéré ». Le scrutin se jouera ici entre la libérale Ya’ara Saks et le conservateur Julius Tiangson.