(Québec) De bons coups, quelques couacs. Dans le camp du Oui comme dans celui du Non, la campagne référendaire qui faisait rage il y a 25 ans a donné lieu à un affrontement ouvert à l’étranger.

Denis Lessard
Denis Lessard La Presse

Au fil d’arrivée, c’est l’égalité. Les péquistes ont reçu un appui très senti des politiciens français, fruit de relations cultivées depuis longtemps. À l’inverse, l’unité canadienne a été cautionnée sans réserve par le président américain, Bill Clinton.

Curieusement, les délibérations du Conseil des ministres de Jacques Parizeau ne font guère état de ces tractations sur la scène internationale. Pour tout le monde autour de la table, ces rapports avec l’étranger, c’était ce que Jacques Parizeau appelait le « grand jeu », et ces tractations relevaient d’abord et avant tout du premier ministre, expliquent aujourd’hui des initiés de l’époque.

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Le premier ministre du Québec Jacques Parizeau en 1995

Publié mercredi, le compte rendu de la réunion du 19 juillet 1995 relève que Bernard Landry avait qualifié de « victoire québécoise sur le plan diplomatique » la conclusion de la controverse des « homards » qui avait éclaté en plein été. Landry était satisfait parce que les diplomates présents à un entretien avec Jacques Parizeau avaient nié qu’il ait soutenu que les Québécois seraient pris « comme dans une trappe à homards » au lendemain d’une victoire du Oui.

Cette sortie, « orchestrée par le fédéral » aurait pu tourner comme les Yvettes au référendum de 1980, observait Landry derrière des portes closes.

En fait, la confirmation est venue plus tard : Jacques Parizeau avait bel et bien tenu les propos controversés, pour illustrer qu’un Oui serait irréversible.

Le camp du Non a eu sa part de faux pas, vis-à-vis des Français surtout. Ambassadeur du Canada à Paris, Benoît Bouchard m’avait accordé une entrevue en marge de la visite officielle de Jacques Parizeau dans la Ville Lumière, en janvier 1995. Cette visite agaçait souverainement Ottawa, l’Élysée et Matignon n’ayant rien épargné pour souligner l’importance des rapports entre la France et le Québec. Le président de l’Assemblée nationale, Philippe Séguin, avait frappé fort en faisant passer le premier ministre par la grille d’honneur, un privilège qui avait été réservé jusque-là à un seul politicien étranger, le président américain Woodrow Wilson, en 1919.

Benoît Bouchard veut minimiser l’influence de Séguin. « M. Séguin, c’est un loose cannon [littéralement un canon qui roule librement sur le pont d’un bateau et tire dans toutes les directions, ce qu'on appelle généralement un électron libre en français], un gars qui fait sa politique comme il croit devoir la faire », laisse tomber l’ambassadeur, sous le regard désespéré de son conseiller, présent à l’entrevue. « C’est un bonhomme qui n’a pas de rôle au gouvernement, ce n’est même pas un ministre, il se sent libre de dire ce qu’il veut », ajoutera le surprenant diplomate.

L’affront ne restera pas impuni. Séguin interviendra auprès du maire de Paris, Jacques Chirac, pour obtenir un entretien, imprévu, avec Jacques Parizeau. Chirac n’est pas très proche du PQ à l’époque ; il avait plutôt des liens avec Robert Bourassa – il en aura plus tard avec Jean Charest. Il est aussi proche de Jean Pelletier, l’ancien maire de Québec, qui est alors chef de cabinet de Jean Chrétien.

Au sortir de la rencontre, pourtant, Chirac tient des propos qui comblent d’aise Jacques Parizeau.

Si le Oui l’emporte, des pays francophones, dont la France, « devraient tout naturellement reconnaître la réalité d’une décision populaire qui est l’expression d’une souveraineté populaire », avait dit Chirac à l’hôtel de ville de Paris.

Il reprendra d’ailleurs ces propos, dans la dernière ligne droite de la campagne référendaire, à l’antenne de Larry King, sur CNN, une émission d’audience nationale aux États-Unis. « Si le résultat est positif, le gouvernement va reconnaître le fait », a soutenu Chirac, assurant ne pas vouloir interférer dans le choix des Québécois.

En mission au Chili, Jean Chrétien rugit devant les déclarations du maire Chirac, alors en piste pour la présidence. Une boulette. Chirac « n’est pas en avance dans les sondages. Il a autant de chances de devenir président que le Québec de devenir souverain », laisse tomber le premier ministre canadien. On est en janvier 1995… En mai, Jacques Chirac entre à l’Élysée.

L’offensive de Parizeau à Paris, fin janvier 1995, sera une victoire importante pour les souverainistes qui espèrent qu’au lendemain d’un Oui, la communauté internationale reconnaîtra le nouveau pays.

Nous nous connaissons depuis tellement longtemps que le jour venu, nous nous reconnaîtrons.

Alain Juppé, alors ministre français des Affaires étrangères

Dans son incontournable biographie de Jacques Parizeau, Pierre Duchesne relève que Juppé, six mois auparavant, avait assuré en privé à Jacques Parizeau, alors chef de l’opposition, que Paris reconnaîtrait le Québec si la population votait pour le Oui.

Un couac du Oui

Si le camp souverainiste fait recette en France, il en ira tout autrement du côté américain. Et les efforts du camp du Non tombent, eux, à point nommé, dans la dernière ligne droite de la campagne référendaire. À la mi-octobre, galvanisé par l’entrée en scène de Lucien Bouchard à la tête de la campagne, le camp du Oui est à égalité dans les sondages avec le Non, et parfois même en légère avance.

Proche du gouvernement Chrétien, l’ambassadeur des États-Unis à Ottawa, James Blanchard, a ses entrées à la Maison-Blanche. Après s’être entretenu avec MM. Blanchard et André Ouellet, alors ministre canadien des Affaires étrangères, le secrétaire d’État, Warren Christopher, y va d’une déclaration publique qui inquiète les souverainistes. Tout en assurant ne pas vouloir se mêler des questions intérieures canadiennes, il tient à « signaler à quel point nous avons bénéficié, ici aux États-Unis, de l’occasion d’avoir le genre de relations que nous avons en ce moment avec un Canada fort et uni. Je crois que nous ne devons pas tenir pour acquis qu’une organisation différente aurait exactement le même type de rapports ».

Réaction épidermique à Québec. Le ministre des Relations internationales, le bouillant Bernard Landry, enverra une mise en garde étonnante au géant américain.

Si le Oui l’emporte, ce qui est maintenant probable, les électeurs du Québec et les historiens se souviendront que la souveraineté du Québec a été acquise en dépit, et même contre la volonté des Américains. Ce qui rendra plus difficile notre tâche de développer avec les États-Unis des relations productives et amicales.

Bernard Landry, dans une lettre destinée au secrétaire d'État américain

Si le Oui perdait de justesse, « une majorité claire de Québécois francophones auront la tentation de rendre les États-Unis en partie responsables de leur profond désappointement. Je ne sais pas combien il faudra de décennies pour dissiper ce sentiment », écrit Landry.

Landry « va passer pour un fou à Washington pour avoir semblé menacer le secrétaire d’État des États-Unis. Dites-lui, s’il a un peu de cervelle, de ne parler à personne de cette lettre », a répliqué Blanchard à l’intermédiaire, Stephen Kelley, le consul américain à Québec, des propos recueillis par Mario Cardinal, dans Point de rupture, un compte rendu méticuleux de la campagne référendaire, publié 10 ans plus tard.

C’est Jean-François Lisée qui a rédigé la lettre que signera Landry. En entrevue en 2005, Parizeau soutient que « c’était une initiative de M. Landry. Cela faisait partie de ses attributions comme vice-premier ministre et chargé des relations internationales ». C’est appuyé par le mandat confié par Parizeau à son émissaire à Washington, René Marleau, « ne pas faire de vagues ».

Parizeau avait trouvé « bien ordinaire » l’initiative de son ministre, a confié tout récemment un proche du premier ministre de l’époque.

Joint cette semaine, Lisée persiste, même s’il ne signe pas. Le texte de la lettre avait été approuvé d’abord par M. Parizeau, rencontré à son domicile de la rue Robert à Outremont. « Je sais bien que cette lettre, ce n’est pas quelque chose qui se fait, en diplomatie normale », convient Lisée. Mais avec les Américains, « celui qui ne parle pas a tort […], il fallait montrer que nous existions », résume Lisée. Il aura la même attitude près de 20 ans plus tard. En tant que ministre, il écrira, avec Bernard Drainville, une lettre ouverte au New York Times pour défendre la charte des valeurs du gouvernement Marois.

Avec la foi du charbonnier, Lisée estime encore que cette initiative a été couronnée de succès. À la toute fin de la campagne, pourtant, le président Clinton tiendra à faire une déclaration sur le référendum imminent – la question avait été soufflée à l’oreille à un journaliste canadien.

Le Canada « démontre comment des gens de différentes cultures peuvent vivre ensemble tout en travaillant ensemble. Ce vote est une affaire canadienne, et je ne veux pas interférer. Je peux vous dire qu’un Canada fort et uni a été un partenaire formidable pour les États-Unis. Et un acteur extrêmement important et constructif dans le monde entier ».

Parizeau, 10 ans plus tard, saluera cette intervention « assez correcte… polie ». Pour Lisée, le camp souverainiste craignait une sortie bien plus percutante, remettant en cause les investissements américains au Québec, les emplois.

À l’automne 1999, de passage à Mont-Tremblant, dans le cadre d’un colloque sur le fédéralisme, le même Clinton reprendra d’abord mot pour mot sa déclaration d’octobre 1995.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Le président des États-Unis Bill Clinton et le premier ministre du Canada Jean Chrétien à Mont-Tremblant lors du colloque sur le fédéralisme en 1999

Sans viser le projet souverainiste de Lucien Bouchard, il n’a pas caché qu’il ne voyait guère de raisons pour justifier la souveraineté du Québec. La sécession peut s’expliquer quand les libertés fondamentales sont atteintes, observait-il, évoquant le Timor oriental.

Mais « suggérer que les gens d’un groupe ethnique, tribal ou religieux particulier ne peuvent avoir une existence communautaire significative qu’en devenant une nation indépendante […] me semble une affirmation douteuse dans une économie globale où la coopération apporte davantage de bénéfices que la compétition destructrice », avait martelé Clinton.