Il y a quelque chose de spectaculairement ironique dans la tentative ratée de Justin Trudeau cette semaine de se lancer en campagne électorale. Le premier ministre a presque réussi à convertir ses fautes éthiques en avantage.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Pour déclencher des élections, il faut trouver un prétexte. Souvent, s’il paraît fondé, cela suffit. Et de toute façon, on ne s’en souvient pas toujours, rendu au jour du vote. C’est connu, la mémoire des électeurs a parfois ses limites…

Pour quelqu’un qui suit l’action politique de loin, M. Trudeau semblait avoir raison : son gouvernement fait face à une pandémie inédite depuis le dernier siècle et il a besoin de toute la latitude nécessaire pour la combattre. Or, les libéraux étant minoritaires, ils doivent négocier chaque mesure avec l’opposition. Ce n’est pas idéal.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Pour l’instant, selon les sondages, les Canadiens sont satisfaits de la gestion de la pandémie du gouvernement de Justin Trudeau.

M. Trudeau s’est inspiré entre autres de Jean Charest, qui, en 2008, voulait avoir « les deux mains sur le volant » pour affronter la crise économique. À une différence près : M. Charest avait renversé son gouvernement minoritaire, alors que M. Trudeau a essayé de forcer l’opposition à le renverser. La manœuvre a échoué.

Le Parlement n’est pas paralysé, mais il fonctionne un peu au ralenti. Sauf que c’est à cause de M. Trudeau lui-même.

En août dernier, le premier ministre a prorogé le Parlement d’un mois pour suspendre les comités parlementaires qui enquêtaient sur l’affaire WE Charity. Cela a retardé de quelques semaines l’adoption de la nouvelle prestation aux Canadiens (la PCRE, qui remplace la PCU).

Cette semaine, les conservateurs et bloquistes sont revenus à la charge en réclamant un nouveau comité sur l’affaire. M. Trudeau a transformé cette demande en vote de confiance. Grâce à l’appui du NPD, le gouvernement minoritaire libéral a finalement été sauvé.

Il est vrai que l’opposition en beurrait épais en réclamant une vaste enquête qui aurait soulevé chaque garnotte à la recherche d’un nouvel élément de scandale. Reste que sur le fond, M. Trudeau a accusé l’opposition de lui nuire en enquêtant sur ses erreurs.

Cela exige une certaine audace. La meilleure façon d’adopter rapidement ses projets de loi aurait été de ne pas faire l’objet d’une troisième enquête du commissaire à l’éthique.

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À part pour le manque de principes, Justin Trudeau avait raison. Une élection automnale aurait bel et bien servi ses intérêts.

Le gouvernement minoritaire de Pauline Marois le montre bien. À l’automne 2013, les péquistes s’étaient isolés à Saint-Michel-des-Saints pour décider s’ils déclencheraient une campagne électorale. Ils ont préféré attendre. Bien sûr, il est facile de juger a posteriori, et il est impossible de savoir qui aurait gagné une élection automnale. Mais les libéraux de Philippe Couillard ont admis par la suite qu’ils étaient alors désorganisés et peu confiants en leurs chances.

Quant aux conservateurs, même s’ils se disent aujourd’hui prêts, leur chef Erin O’Toole est encore méconnu. Plus le temps passe, plus cela va s’améliorer, au moins un peu. Et inversement, le temps n’améliorera pas forcément les choses pour les libéraux.

Pour l’instant, selon les sondages, les Canadiens sont satisfaits de leur gestion de la pandémie. Cela s’observe dans la majorité des autres pays, où la population se rallie derrière ses dirigeants. Et cela se confirme également dans les provinces, alors que deux gouvernements minoritaires ont gagné (Nouveau-Brunswick) ou sont en voie de gagner (Colombie-Britannique) un mandat majoritaire.

Mais les nuages s’accumulent à l’horizon.

Pour l’éthique, de nouvelles casseroles s’ajoutent, comme les révélations de Radio-Canada sur le rôle du cabinet du premier ministre dans les nominations de juges. L’hiver prochain, le commissaire à l’éthique devrait aussi rendre public un troisième rapport sur Justin Trudeau.

Pour les finances publiques, le prochain budget attendu au printemps devrait confirmer que des jours difficiles sont à venir. D’ailleurs, quand Pauline Marois avait déclenché des élections, en mars 2014, elle avait déposé un budget laissant entrevoir un resserrement des finances publiques (le détail des dépenses n’avait pas été rendu public, ce qui éveillait les soupçons).

Pour le Bloc québécois, le risque paraît faible. Au Québec, le parti demeure à égalité au sommet avec les libéraux et ses intentions de vote sont assez stables depuis un an.

La province décisive sera sans surprise l’Ontario, où les néo-démocrates se marginalisent au profit des libéraux, et où le potentiel de croissance de M. O’Toole est difficile à évaluer.

Mais au-delà de ces considérations, c’est le public qui a gagné. Le Canada n’a aucun intérêt à déclencher une campagne électorale inutile en pleine pandémie.

D’ailleurs, les conservateurs ont posé une excellente question à Justin Trudeau : que pensait la Santé publique de son scénario de campagne automnale ? Avait-il au moins pris la peine de le vérifier ?

Ce serait bien d’avoir une réponse avant le prochain vote de confiance.