(Québec) La tension était perceptible, mais on n’en soupçonnait guère l’ampleur. Avant la campagne référendaire de 1995, les rapports entre Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, les relations entre le PQ et le Bloc québécois sont venues à un cheveu de faire éclater le camp souverainiste.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Rendu public au cours des dernières semaines, le compte rendu des délibérations du Conseil des ministres à Québec jette une lumière crue sur l’intensité de l’affrontement entre les porte-étendards de la souveraineté. L’étincelle dans un baril de poudre : un discours de Lucien Bouchard, au congrès du Bloc québécois, tenu au Palais des congrès de Montréal le 7 avril 1995, suscitera une réaction en chaîne et fera apparaître le fossé entre les deux timoniers du Oui.

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Jacques Parizeau, chef du Parti québécois, et Lucien Bouchard, chef du Bloc québécois, en mai 1995

Le clivage ? Il se résume facilement : Bouchard préconise désormais ouvertement un « virage » de la stratégie du Oui pour inclure la nécessité d’un partenariat avec le reste du Canada. Parizeau n’a, de toute sa carrière, jamais cru qu’une telle négociation puisse porter ses fruits, qu’une telle alliance puisse voir le jour.

« Le projet souverainiste doit prendre rapidement un virage qui le rapproche davantage des Québécois et qui ouvre une voie d’avenir crédible à de nouveaux rapports Québec-Canada », laisse tomber Bouchard devant ses militants. Pour le chef bloquiste, il faut « examiner sérieusement » l’opportunité d’encadrer l’union économique entre le Québec et le Canada par des « institutions communes, voire de nature politique ».

Sur le coup, Parizeau, présent dans la salle, paraît satisfait. Quand, au fil des heures, l’entourage de Bouchard insiste sur l’importance du « virage » imposé à Jacques Parizeau, rien ne va plus.

Dès le lundi suivant, en entrevue à la radio, Bouchard en rajoute : Jacques Parizeau est le fiduciaire de l’option souverainiste, « il peut tout décider tout seul, mais pour gagner, il faut être ensemble », tranche Bouchard.

En réaction, Parizeau « entrevoit même de reconfigurer le plan d’attaque référendaire sans la présence du Bloc québécois », se souvient le conseiller Jean-François Lisée, des propos recueillis par Pierre Duchesne, dans son incontournable biographie de M. Parizeau. Pour calmer le jeu, les conseillers de Parizeau le convaincront finalement d’accepter le compromis d’un Parlement commun ; dès lors germe l’idée de faire de Bouchard le « négociateur en chef » pour discuter avec le Canada.

De retour au Conseil des ministres, le 12 avril 1995, d’entrée de jeu, Jacques Parizeau parle dans le huis clos du Conseil d’une « crise qui s’avère très mauvaise pour l’option souverainiste. Il estime qu’il faut rafistoler les choses au plus vite et préparer le terrain pour la formation d’une grande alliance souverainiste », retient le haut fonctionnaire Michel Crevier, chargé de recueillir les propos échangés derrière les portes closes du Conseil à l’époque.

Le vice-premier ministre, Bernard Landry, « rappelle alors que le Bloc québécois a été fondé avant que Lucien Bouchard n’y adhère » et que jamais jusqu’ici il n’y avait eu de frictions entre les deux partis souverainistes. Selon lui, « Lucien Bouchard est un leader très charismatique… et le gouvernement du Québec n’a pas un gros jeu ». Selon Jacques Brassard, alors à l’Environnement, Bouchard a livré « un excellent discours qui maintient le cap sur la souveraineté ». Pour lui, Jacques Parizeau aurait dû réagir sur-le-champ, ce qui aurait « désamorcé » la situation. Pour les souverainistes, voir ainsi leurs deux chefs « en froid s’avère une épreuve douloureuse ».

Qui dirige ?

Selon Parizeau, « on peut effectivement discuter de la question de savoir qui dirige le mouvement souverainiste. Guy Chevrette, responsable des régions, observe, satisfait, que Bouchard « est en train de rallier les fédéralistes plus mous » à la cause souverainiste.

À la fin de l’hiver, Parizeau hésite encore quant au moment où se tiendra le référendum. Son premier choix restait le printemps ; la consultation n’aura lieu finalement qu’en octobre. À plusieurs reprises, réunis à huis clos, durant ce printemps fébrile, les ministres constataient le peu d’intérêt de Lucien Bouchard à faire participer le Bloc québécois aux réunions régulières du Comité de stratégie du Oui. Début avril, Parizeau observe que les bloquistes évoquent de plus en plus ouvertement un « changement d’orientation dans le sens des superstructures qui existent à Bruxelles pour le marché commun ».

Pour le premier ministre, ces ouvertures « ramènent les souverainistes dans une situation impossible ». Pour lui, Bouchard ne partageait que des « états d’âme » puisqu’il est clair qu’après un tel mandat, comme le Canada refusera de négocier, le Québec se trouverait dans un cul-de-sac.

On peut imaginer le silence dans la salle quand Jacques Brassard intervient. Pour lui, il reste une proportion importante, soit 20 % de l’électorat, qui hésite entre les identités québécoise et canadienne. Le gouvernement souverainiste doit tenir compte de cette réalité, « c’est ce que le Bloc québécois a fait, il n’est donc pas mauvais de se demander si, effectivement, on ne devrait pas partager certaines institutions communes ».

Serge Ménard (Sécurité publique) et Landry sont aussi plutôt réceptifs à l’idée de Bouchard. Louise Beaudoin (Affaires intergouvernementales canadiennes) dira plus tard que Parizeau était coincé. Le premier ministre et le chef du Bloc n’avaient guère d’atomes crochus. « Jacques Parizeau savait bien que s’il y avait eu un vrai showdown [une confrontation], nous aurions été plusieurs à rejoindre ce camp-là », dit-elle au biographe Pierre Duchesne.

Mais la formule du « virage » et du partenariat économique fait recette. À la réunion du conseil, le 10 mai, Jacques Parizeau relève que le sondeur du PQ, Michel Lepage, constate qu’une question référendaire qui proposerait une association économique avec le Canada anglais obtiendrait l’aval de 50,7 % des répondants.

À la fin de juin, avant que le gouvernement ne suspende ses activités pour juillet – tout le monde devait revenir pour une campagne débutant en août –, Jacques Parizeau rapporte qu’une entente est finalement intervenue avec Lucien Bouchard et Mario Dumont, seul élu de l’ADQ alors. Ils feront fréquemment des conférences de presse communes, prévient-il. Les sondages internes indiquent « qu’il est nécessaire d’utiliser le terme “partenariat” et que le terme d’“union” est préférable à celui d’association. Nous devrons donc adapter notre vocabulaire en conséquence ».

« C’est maintenant à l’image qu’il faut travailler », aurait dit Parizeau. L’impact d’une entente entre les trois chefs en faveur de la souveraineté est tangible, selon lui. Le Bloc québécois a fait faire un sondage sur la proposition de partenariat et constate que 55,2 % de la population y serait désormais favorable.