Ce n’est pas un discours du Trône que Justin Trudeau a présenté mercredi, c’est un avant-goût détaillé de son programme électoral.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Au menu : régime pancanadien d’assurance médicaments, financement des garderies, nouvelle cible de réduction des gaz à effet de serre (GES), fonds pour construire les véhicules électriques, renforcement de la Loi sur les langues officielles, impôt minimal pour les géants numériques et stratégie de logement bonifiée. Entre autres choses.

Le gouvernement minoritaire manquera de temps et d’appuis pour réaliser ce vaste programme, et il le sait très bien. Sous prétexte de réagir à la seconde vague, M. Trudeau a placé ses pions pour la prochaine campagne.

Cela dit, ne paniquez pas. Des élections cet automne paraissent peu probables. Même si les bloquistes et conservateurs veulent voter contre le discours, les néo-démocrates restent ouverts à la négociation. Avec quelques concessions, par exemple sur les congés payés, ils devraient sauver le gouvernement minoritaire.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Le premier ministre Justin Trudeau avant le discours du trône, mercredi, à Ottawa

Reste que les élections finiront par arriver, et M. Trudeau a présenté mercredi sa nouvelle façon de dire « j’ai un plan ! »

Plus la représentante de la reine lisait son discours, plus on s’éloignait de la COVID-19.

Au cas où une once de doute subsistait, M. Trudeau a revêtu à l’heure du souper son costume de général des forces anti-COVID-19 afin de s’adresser à la nation. Son message de santé publique était impeccable. Mais au milieu de cette allocution, je me suis dit : vite, quelqu’un, claquez des doigts, il est en train de nous hypnotiser. On va finir par oublier comment on en est arrivés là. C’est pour interrompre les enquêtes sur le scandale WE Charity que M. Trudeau a prorogé le Parlement le mois dernier. Voilà ce qui a mené au discours du Trône.

Que valent ces paroles ? Tout dépend de votre confiance dans celui qui les prononce.

Rappelez-vous 2015. Dans son discours du Trône, M. Trudeau jurait de ne pas utiliser « des mécanismes tels que la prorogation et les projets de loi omnibus pour éviter les examens minutieux ». Or, le discours de mercredi a été prononcé parce que l’engagement du précédent discours a été violé.

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« En faire moins finira par nous coûter plus », a dit mercredi M. Trudeau.

Il a raison, en partie.

Il faut distinguer entre le court terme et le long terme. Entre la réponse immédiate à la COVID-19 et la façon de « rebâtir » le pays.

Les mesures pour lutter contre la pandémie ne sont pas des dépenses récurrentes. Elles visent à accélérer le retour à la normale. On dépense pour sauver des vies et recommencer à faire de l’argent.

Mais le discours du Trône propose aussi des engagements pour la prochaine décennie. Ils laissent songeur pour trois raisons : ils empiètent les compétences des provinces, ils coûteront cher et ils sont d’une crédibilité variable.

M. Trudeau est revenu à la charge avec le projet de Régime d’assurance médicaments, un dada du NPD. Or, les provinces n’en veulent pas. Il propose aussi des normes nationales pour les centres de soins de longue durée et un meilleur accès à un médecin de famille pour les gens en région éloignée. En d’autres mots, pour aider les gens, il dit aux provinces de mieux aider les gens.

Cela explique l’accueil glacial de François Legault. Sa réaction : n’ajoutez pas des normes, haussez plutôt le financement.

Comme d’habitude, le fédéral préfère dépenser lui-même l’argent. Les libéraux ajouteraient de nombreuses mesures sociales, comme la hausse des prestations de la Sécurité de la vieillesse et du survivant, ainsi qu’un élargissement de l’assurance-emploi et une subvention pour les garderies inspirée par le modèle québécois.

En attendant de connaître les détails, elles paraissent fort pertinentes. Mais puisqu’elles sont récurrentes, il faudra les financer. Comment ? La réponse viendra plus tard cet automne dans la mise à jour économique. Pour l’instant, M. Trudeau traite le tout avec désinvolture. Les taux d’intérêt resteront bas pour « les décennies à venir », a-t-il dit. Comme s’il pouvait prédire l’état de l’économie en 2040 !

Son gouvernement n’a plus de cible de réduction de dette, de déficit ou de contrôle des dépenses. Cela n’incite pas à la discipline.

Pour la justice fiscale, M. Trudeau promet de réduire l’allègement fiscal pour les options d’achat. Très bien, mais c’était une promesse faite il y a cinq ans. Il annonce aussi qu’il sévira contre l’évitement fiscal des géants du numérique. Formidable, mais on va le croire quand on va le voir.

C’est la même chose pour l’environnement. Certes, les libéraux ont déjà agi, notamment en tarifant le carbone. Aussi, la nouvelle promesse faite mercredi de bannir le plastique à usage unique pourrait se concrétiser rapidement. Mais la nouvelle cible de gaz à effet de serre pour 2030 ne fait pas sérieux. Il faudrait d’abord prouver qu’on obtiendra les réductions promises afin d’en annoncer de nouvelles.

Avec ce nouveau discours préélectoral, Justin Trudeau s’apprête pour la troisième fois à présenter au Canada son « plan ». Ne reste plus qu’à trouver un plan pour savoir comment appliquer ce plan.