Quand il marche dans les corridors de l’Assemblée nationale, Pascal Bérubé doit trouver que le temps passe et que les gens changent.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Le chef intérimaire du Parti québécois (PQ) y croise des dizaines d’anciens camarades qui sont passés au bleu pâle caquiste. Des anciens députés, directeurs des communications, chefs de cabinet, rédacteurs de discours et autres postes stratégiques.

« Ce ne sont pas des bénévoles », me répond-il dans son bureau de chef de l’opposition, au bout du troisième étage de l’Assemblée.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Pascal Bérubé, chef intérimaire du Parti québécois

Il assure ne pas être amer. « Tout le monde a le droit de gagner sa vie, je ne juge pas », dit-il d’un ton neutre.

Il y a plus d’un demi-siècle, Hubert Aquin parlait de la fatigue culturelle du Canada français. Dans les dernières années, plusieurs péquistes semblent devenus fatigués d’être fatigués.

Entre le pouvoir nationaliste et l’opposition indépendantiste, ils ont fait leur choix. Et une partie de l’électorat aussi, comme le prouve la domination de la Coalition avenir Québec (CAQ) dans les sondages.

Le député de Matane est fier de rester un « indépendantiste pratiquant ». Mais même si sa foi demeure intacte, il ne peut pas nier que les bancs de l’église sont de moins en moins occupés.

Les Québécois ne sont pas pour autant devenus d’ardents fédéralistes. Certains se disent encore indépendantistes sans toutefois en faire une priorité, et sans y croire énormément. D’autres ne se définissent plus en ces termes ou ne se posent même plus la question.

> (Re)lisez les résultats d'un sondage de 2019

Cela fait des années qu’on rédige la nécrologie du PQ. Pascal Bérubé est habitué, mais cela l’irrite encore.

« Dans le dernier sondage [Léger], on a 17 % des intentions de vote, et Québec solidaire en a 11 %. Pourtant, personne n’annonce leur mort… »

Pourtant, le déclin du PQ se confirme par le plus fiable des sondages, celui des résultats électoraux depuis 20 ans.

Il ne veut pas répéter que son parti joue sa survie aux prochaines élections. « Honnêtement, ça donnerait quoi de spéculer ? »

Mardi, les quatre candidats à la direction du PQ s’affronteront dans un dernier débat. Le vote suivra le 9 octobre. Sylvain Gaudreault est le seul député parmi les candidats. S’il perd, le parti aura besoin d’un chef parlementaire.

Ça intéresse M. Bérubé ? « On ne m’a rien proposé et je n’ai rien demandé », répond-il.

Vraiment ? « Mon mandat se termine et je n’ai pas l’intention de le poursuivre », insiste-t-il.

Je lui fais remarquer qu’il aurait fait un excellent chef pour la prochaine campagne électorale.

Sa réponse m’étonne : « Je n’avais pas ça en moi. »

* * *

La première chose qu’on remarque dans le bureau de M. Bérubé, c’est le grand drapeau des Patriotes.

L’histoire du PQ s’y lit sur les murs. Il y a une affiche électorale de son prédécesseur dans Matane, Yves Bérubé, un souvenir de René Lévesque, des photos de lui avec Pauline Marois et Pierre Falardeau et quelques cocasseries, comme un jeu de cartes à l’effigie d’un ex-député péquiste, François Legault…

Les deux se connaissent bien. C’est sous M. Legault qu’il a eu son premier boulot au gouvernement, en 2000, dans le cabinet de l’Éducation.

Pascal Bérubé est un politicien de carrière. Je ne le dis pas de façon péjorative. C’est sa vocation. Il se dévoue au PQ depuis ses 19 ans. Un parti victime aujourd’hui « d’appropriation politique », lance-t-il un brin moqueur.

Pour parler de la langue, la CAQ se réclame de Camille Laurin. Pour parler des communautés culturelles, Québec solidaire se réclame de Gérald Godin. Je m’excuse, mais c’est notre héritage. Si vous aimez notre parti, joignez-le !

Pascal Bérubé

Il enchaîne en citant de mémoire les minorités qui ont participé à l’histoire du PQ, comme Jean Alfred (premier député noir), Alexis Wawanoloath (premier député autochtone) et le président actuel Dieudonné Ella Oyono (économiste d’origine gabonaise).

M. Bérubé trouve que ses adversaires tiennent pour acquises les communautés culturelles. « Quand j’étais ministre du Tourisme, en 2013, j’ai été invité au Bal de la communauté chinoise à Montréal. J’ai croisé des libéraux qui m’ont demandé ce que je faisais là, comme si c’était leur territoire ! Pourtant, à ce que je sache, ils n’ont pas présenté beaucoup de candidats d’origine chinoise dans des circonscriptions prenables… »

Depuis le début de son intérim, il a consulté les anciens chefs, comme le regretté Bernard Landry, Lucien Bouchard, Pauline Marois et son « ami » Pierre Karl Péladeau. Le courtise-t-il pour un retour en politique ? « Il ne le souhaite pas, donc la question ne se pose pas. »

* * *

En juin 2011, le PQ ressemblait à un mauvais théâtre d’été. On se réveillait à l’Assemblée nationale en se demandant qui serait le prochain à démissionner. Les portes claquaient, les mutins conspiraient et les sources anonymes en avaient long à dire… Mais à l’époque, je n’ai jamais pensé à appeler le député de Matane. Je savais qu’il ne trahirait pas sa chef.

Sa loyauté est totale. D’ailleurs, il n’a qu’un regret en carrière, le traitement réservé à l’époque à Mme Marois. Contrairement à certains péquistes, il ne renie pas la charte des valeurs, même si elle a aliéné plusieurs communautés culturelles.

Pour le prochain chef, M. Bérubé se contente d’une demande modeste : conserver le dossier de la langue.

Récemment, à Montréal, il s’est fait servir une nouveauté, un « Hi-bonjour ». Il cite Pierre Bourgault : « Si on perd Montréal, on est foutus. »

La citation porte sur la langue, mais elle pourrait aussi s’appliquer au parti. Le PQ s’éloigne de la métropole et des banlieues. Outre Véronique Hivon (Joliette), tous les députés se trouvent au nord-est de Québec.

Je lui fais remarquer que la mission du PQ à court terme semble surtout de durer, en espérant qu’un miracle fasse tourner le vent. Ce pessimisme l’énerve.

« À chaque élection, c’est tout le monde qui joue son avenir. »