Il n’y a toujours pas d’entente sur le logement social entre Ottawa et Québec

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

(Ottawa ) Le maire de Gatineau, Maxime Pedneaud-Jobin, ne mâche plus ses mots. Il juge « scandaleux et honteux » l’entêtement du gouvernement Trudeau à imposer des conditions au Québec pour conclure une entente sur le logement abordable qui donnerait aux municipalités de la province les moyens de s’attaquer à la grave pénurie de logements qui sévit sur son territoire.

Selon M. Pedneaud-Jobin, qui est aussi président du caucus des maires des grandes villes pour l’Union des municipalités du Québec, tout le Québec est injustement pénalisé par l’impasse qui s’éternise. D’autant plus qu’Ottawa a conclu des ententes avec toutes les autres provinces il y a près de deux ans et que les investissements fédéraux servent déjà à construire des logements abordables ailleurs dans le reste du pays.

Et des ministres du cabinet fédéral alimentent sa colère. Jeudi dernier, le ministre fédéral du Développement social, de la Famille et des Enfants, Ahmed Hussen, qui est responsable du dossier au sein du gouvernement Trudeau, soulignait à grands traits à Ottawa des investissements fédéraux dans la construction de 700 logements abordables dans la capitale fédérale. Le même jour, de l’autre côté de la rivière des Outaouais, le conseil municipal de Gatineau se livrait à des acrobaties budgétaires pour sauver un projet de 73 logements abordables pour aînés dans le quartier Le Plateau – un projet de 24 millions pour lequel la Ville a dû dénicher en catastrophe environ 256 000 $ pour boucler le montage financier.

À l’instar de Montréal, Gatineau est aux prises avec une grave crise du logement. Pourtant, l’argent qui lui reviendrait dort dans les coffres fédéraux depuis des mois, faute d’entente. En tout, ce n’est pas moins de 1,7 milliard de dollars qui doivent être versés au Québec sur une période de 10 ans.

« Je suis en colère et je ne suis pas le seul. Nous sommes plusieurs maires dont la patience est à bout », laisse tomber au bout du fil le premier magistrat de Gatineau dans une entrevue avec La Presse.

Je cherche les adjectifs pour qualifier ce que l’on vit tout en restant diplomate. Mais je pense qu’on ne peut plus l’être. Ce qui était inacceptable il y a un an, c’est rendu scandaleux et honteux. Et je pèse mes mots en disant cela. Cette discussion qui s’éternise entre le gouvernement fédéral et le provincial est complètement déconnectée de la vraie vie dans nos quartiers.

Maxime Pedneaud-Jobin, maire de Gatineau

« Nous avons une crise du logement. On n’a jamais eu autant d’itinérants. La COVID-19 a un effet dramatique sur l’itinérance dans nos villes. Les besoins ont augmenté. Ça fait trois ans en novembre que le fédéral a lancé sa stratégie nationale sur le logement. Et il n’y a toujours pas d’entente », a-t-il encore ragé.

« Si l’entente avait été conclue, il n’y aurait pas eu toute cette incertitude entourant le projet dans le Plateau, par exemple. Ça serait allé de l’avant les yeux fermés. Jeudi dernier, on ne riait pas quand on comparait la situation des deux côtés de la rivière. Ça augmente notre colère. Et l’hiver s’en vient. Il faut bien se réfugier quelque part durant l’hiver. »

Pourtant, des ministres influents comme le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, qui était responsable de ce dossier auparavant, a assuré juste avant le déclenchement des élections fédérales, il y a un an, qu’une entente était imminente. Ahmed Hussen a servi à M. Pedneaud-Jobin un discours enrobé de la même sauce au début de l’année. Or, les négociations entre Ottawa et Québec n’ont toujours pas débouché sur une entente.

« On me demande parfois qui est le coupable. Dans la chicane entre Ottawa et Québec, je ne sais pas qui viser. Mais ce que je sais, c’est qu’on n’a pas besoin d’un autre programme. Donc, je vise d’abord et avant tout le gouvernement fédéral. On a besoin de mettre de l’argent dans le programme existant, comme Accès-Logis. De tous les projets qui sont sur la table à Gatineau à l’heure actuelle, il n’y en aucun qui est viable en ce moment. C’est simple. On a besoin de plus d’argent », a-t-il argué.

« Inacceptable », selon Boulerice

Le député du Nouveau Parti démocratique de Rosemont–La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, partage la colère du maire de Gatineau.

« C’est une honte nationale. Cela fait presque trois ans que les Québécois attendent la somme de plus de 1 milliard de dollars alors qu’il y a des besoins criants en logement », a lancé M. Boulerice à La Presse.

« Il y a des listes d’attente à n’en plus finir de gens qui sont mal logés, qui consacrent 40 ou 50 % de leurs revenus pour se loger à Montréal et un peu partout au Québec. C’est absolument inacceptable. Je ne comprends pas pourquoi ce dossier traîne encore. J’ai interpellé le ministre Pablo Rodriguez il y a deux semaines à ce sujet. On a un programme qui fonctionne généralement bien au Québec. Là, Ottawa, enlevez-vous les doigts dans le nez et transférez l’argent au Québec », a-t-il enchaîné.

Depuis qu’il a lancé la Stratégie nationale sur le logement en 2017, le gouvernement Trudeau a conclu une entente avec l’ensemble des provinces, sauf le Québec. Le gouvernement Legault, à l’instar de l’ancien gouvernement libéral de Philippe Couillard, tient mordicus à avoir la maîtrise d’œuvre de la planification et de la gestion des services de logement en utilisant les cadres existants, notamment le programme Accès-Logis.

La Stratégie nationale sur le logement prévoit des investissements combinés du gouvernement fédéral et des provinces de quelque 55 milliards sur une période de 10 ans afin d’améliorer l’accès à des loyers abordables. Cette initiative vise à créer 100 000 logements, à combler les besoins en logement de 530 000 familles en plus de réparer et de renouveler plus de 300 000 logements communautaires. On vise aussi à réduire de moitié l’itinérance chronique.