(Ottawa) Alors que Justin Trudeau poursuit ses consultations pour l’aider à rédiger le prochain discours du Trône, le Bloc québécois signale qu’il préfère transiger avec la vice-première ministre Chrystia Freeland que de passer par un « intermédiaire » – le premier ministre – pour obtenir des résultats « fructueux ».

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le premier ministre n’a pas encore offert d’audiences aux chefs des partis de l’opposition fédéraux dans le cadre de la préparation de cette allocution solennelle qui sera livrée au Sénat par la gouverneure générale du Canada, Julie Payette, le 23 septembre. Il n’exclut cependant pas d’échanger avec eux, a-t-on indiqué à son bureau plus tôt cette semaine.

Dans le camp bloquiste, où l’on a réclamé la démission de Justin Trudeau dans la foulée de l’affaire WE Charity (Mouvement UNIS, en français), on n’en voit pas la nécessité. En fait, on a plutôt réclamé une rencontre avec sa numéro deux, Chrystia Freeland – requête qui a été acceptée, selon ce que relate le chef du Bloc, Yves-François Blanchet.

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Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

On a le préjugé à l’effet que Mme Freeland a une meilleure maîtrise des dossiers que le premier ministre. C’est plate, mais c’est ça.

Yves-François-Blanchet, chef du Bloc québécois

« Elle est ministre des Finances, et avec la relance économique, c’est là que ça va se passer. Pourquoi créer un intermédiaire qui, jusqu’à récemment, était plus occupé à gérer WE Charity que la pandémie ? », a-t-il déclaré à La Presse.

Le chef soutient que s’ils y trouvent leur compte, les élus du Bloc québécois avaliseront le discours du Trône lors du vote de confiance, ce qui assurera la survie des libéraux. Un changement de cap pour la formation qui a menacé de déposer une motion pour faire tomber le gouvernement ?

« Un instant », tranche le chef. « Ils ont annoncé un discours du Trône et ils ont mis à pied [le ministre des Finances] Bill Morneau [depuis la menace]. Ce sont deux gestes majeurs. Je pense qu’il est incorrect de ne pas écouter le contenu d’un discours inaugural avant d’annoncer l’intention de faire tomber le gouvernement. Et ça ne m’empêchera pas de déposer une motion de blâme la semaine après, si ça fait mon affaire », dit M. Blanchet.

Que feront conservateurs et néo-démocrates ?

Minoritaires à la Chambre des communes, les libéraux ont besoin de l’appui d’au moins un des trois partis de l’opposition reconnus lors du vote de confiance sur le discours pour demeurer au pouvoir. Celui qui avait été prononcé le 5 décembre 2019 avait obtenu le sceau d’approbation des bloquistes. Les conservateurs et les néo-démocrates l’avaient rejeté.

Même si Erin O’Toole a cherché à minimiser les velléités va-t-en-guerre de son parti en conférence de presse à Ottawa, mercredi dernier, ses troupes voteront contre le discours du Trône – et ce, même si cela plongeait le Canada dans une élection, analyse l’ex-stratège conservateur Yan Plante.

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Erin O'Toole, nouveau chef du Parti conservateur

« C’est difficile d’imaginer que son premier vote comme chef de l’opposition soit de donner sa confiance au premier ministre, alors que son caucus a réclamé sa démission. Il y aurait une incohérence évidente », avance-t-il en entrevue avec La Presse.

Le nouveau capitaine conservateur s’est entretenu avec Justin Trudeau une fois depuis sa victoire du 24 août. Il a « soulevé la question de l’aliénation de l’Ouest » et a pressé son interlocuteur de répondre aux « réelles préoccupations sur l’unité nationale dans le discours du Trône », selon un compte rendu transmis par son parti.

Les néo-démocrates, quant à eux, espèrent notamment obtenir des gains en matière de services à la petite enfance. Le chef Jagmeet Singh a fait monter les enchères à la mi-août en réclamant un total de 12 milliards de dollars en transferts aux provinces sur quatre ans pour créer des places en garderie.

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Jagmeet Singh, chef du NPD

Le parti, dont les finances sont précaires, est considéré comme celui qui pourrait être la bouée de sauvetage des libéraux au moment de la mise aux voix du discours du Trône. Il n’écarte toutefois pas la possibilité de voter contre et de provoquer une élection. « On n’a pas beaucoup d’argent, mais on n’en avait pas beaucoup non plus en 2011, et on se rappelle ce qui est arrivé [la vague orange] », lâche en entrevue un porte-parole, George Soule.

Relance verte et racisme systémique au menu

Si les informations sur le contenu de ce discours filtrent au compte-gouttes, il est acquis que celui-ci étayera les arguments en faveur d’une relance économique post-COVID-19 que l’on souhaite verte. On entend aussi chuchoter en coulisses que la lutte contre le racisme et la discrimination systémique sera abordée.

« Une fois qu’on a posé le genou à terre, il faut se relever et poser des gestes concrets », explique une source gouvernementale à La Presse. Le premier ministre Trudeau a fait l’objet de certaines critiques pour son manque d’action après s’être agenouillé lors d’un rassemblement contre le racisme devant le parlement, au début du mois de juin.

Le discours que prononcera Julie Payette dans un peu plus de deux semaines sera un « puissant outil politique » pour les libéraux, estime Yan Plante, maintenant conseiller chez Tact Conseil. « Justin Trudeau avait raison de dire que celui de décembre 2019 n’a plus aucun rapport. Et avec celui-là, il va établir un contraste entre son parti et les autres », croit-il.

Les consultations se poursuivent dans le cadre de la préparation de l’allocution. En plus du premier ministre et de la vice-première ministre, le ministre responsable des Affaires intergouvernementales, Dominic LeBlanc, est sur le cas. Il y a fort à parier qu’à l’issue de leur rencontre bilatérale, les 8 et 9 septembre, les premiers ministres Doug Ford (Ontario) et François Legault (Québec) auront des signaux à leur envoyer.