(Ottawa) De l’aveu même de certains néo-démocrates, le nouveau chef du Parti conservateur, Erin O’Toole, présente un parcours qui ressemble à plusieurs égards à celui de leur ancien chef Jack Layton.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

À l’instar de Jack Layton, Erin O’Toole est né au Québec. Le premier a vu le jour à Hudson. Le second, à Montréal.

À l’instar du regretté chef du NPD, M. O’Toole parle un français sympathique teinté d’un léger accent anglais.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Erin O'Toole

Comme l’a fait Jack Layton alors qu’il évoluait sur la scène fédérale, Erin O’Toole représente une circonscription de l’Ontario (Durham) à la Chambre des communes.

Leurs pères respectifs ont aussi fait le saut en politique. Robert Layton a été député progressiste-conservateur dans le gouvernement de Brian Mulroney pendant neuf ans, de 1984 à 1993, tandis que John O’Toole a été député conservateur à Queen’s Park pendant près de 20 ans, de 1995 à 2014.

Et comme l’a fait Jack Layton dès qu’il a été élu chef du NPD, en 2003, Erin O’Toole se lance à la conquête du cœur des électeurs du Québec dans les premiers jours de son arrivée à la tête du Parti conservateur.

« J’ai eu cette pensée précise quand j’ai écouté le discours de victoire d’Erin O’Toole », lance en entrevue Françoise Boivin, ancienne députée néo-démocrate de Gatineau, aujourd’hui analyste à l’émission Mordus de politique à l’antenne de RDI.

« C’est vrai qu’il n’est pas très connu, mais j’ai toujours trouvé qu’il avait l’air bien sympathique. Quand il parle, il s’exprime normalement. Je n’ai pas de misère à le voir participer à l’émission Tout le monde en parle. »

Je pense qu’en très peu de temps, il pourrait bien séduire des Québécois. Les gens vont se dire : “Je serais capable d’aller prendre une bière avec Erin O’Toole. Il n’a pas l’air prétentieux pour deux cents.”

Françoise Boivin, ancienne députée néo-démocrate et analyste à l’émission Mordus de politique à l’antenne de RDI

Mme Boivin, qui a été députée libérale de 2004 à 2006 et qui a par la suite rejoint les rangs du NPD pour se faire élire en 2011 lors de la vague orange, estime que M. O’Toole, avec son expérience d’ancien militaire et les années qu’il a travaillé comme avocat, apportera deux atouts importants à sa formation politique : la discipline et l’art de plaider sa cause.

Et son insistance à tendre la main aux électeurs qui ont appuyé les libéraux, les néo-démocrates ou les bloquistes dans le passé — dans son discours de victoire et durant sa première conférence de presse 48 heures plus tard — démontre son intention de projeter l’image d’un parti moderne qui est au diapason de la réalité canadienne. Tout le contraire de son prédécesseur, Andrew Scheer, selon elle.

L’élection d’Erin O’Toole comme chef du Parti conservateur, c’est probablement la pire chose qui pouvait arriver à Justin Trudeau. Les libéraux auraient tort de le sous-estimer. On a juste à regarder comment il a réussi à battre Peter MacKay. Ce n’est pas un conservateur borné.

Françoise Boivin, ancienne députée néo-démocrate et analyste à l’émission Mordus de politique à l’antenne de RDI.

Proche collaborateur de Jack Layton pendant huit ans, Karl Bélanger affirme aussi qu’il y a des similitudes entre les deux hommes, même si M. Layton a passé les 20 premières années de sa vie au Québec avant de mettre le cap sur Toronto.

« On peut se demander effectivement si Erin O’Toole est le Jack Layton du Parti conservateur », laisse tomber M. Bélanger en entrevue téléphonique.

« Mais la question clé pour les conservateurs et Erin O’Toole est la suivante : est-ce qu’il a passé suffisamment de temps au Québec pour connaître les références culturelles, connaître les réflexes politiques, connaître le sang latin qui caractérise les électeurs québécois ? C’est la question, parce que les parallèles que l’on peut faire entre lui et Jack Layton sont évidents à plusieurs égards.

« Au-delà de l’emballage, il faut se demander s’il a les bons réflexes pour convaincre les Québécois. A-t-il ce qu’il faut pour créer cette connexion émotionnelle qui souvent fait réagir les Québécois et régulièrement les fait voter en vague, d’ailleurs ? », ajoute M. Bélanger, aujourd’hui président de la firme de communications et de relations publiques Traxxion Stratégies.

M. Bélanger, qui est aussi commentateur politique au réseau Cogeco, rappelle que Jack Layton avait travaillé d’arrache-pied pendant huit ans comme chef avant de récolter les fruits de la vague orange en 2011, année de la percée historique du NPD au Québec.

« Le point déclencheur pour Jack Layton et le NPD, ç’a a été la victoire de Thomas Mulcair en 2007 lors d’une élection partielle dans Outremont », dit-il. « Mais il faut s’entendre pour dire que les racines bleues du Parti conservateur au Québec sont plus profondes que les racines orange du NPD ne l’étaient quand Layton est arrivé. »

Karl Bélanger souligne que le défi, tant pour le NPD que pour le Parti conservateur, « est de récupérer une bonne partie du vote qui est retourné au Bloc québécois pour toutes sortes de raisons ».

« Une bonne première impression »

Chez les conservateurs, on n’ose pas faire de comparaison entre le nouveau chef et Jack Layton, leader hissé au rang de figure mythique de la politique canadienne depuis sa mort, quelques mois à peine après la vague orange.

Mais les premiers pas d’Erin O’Toole en tant que chef les emballent. Il a réussi à faire « une bonne première impression ». D’autant qu’il a rapidement voulu clore le dossier des enjeux sociaux en disant qu’il avait été élu chef du parti en s’affichant comme candidat pro-choix et en proclamant son attachement au respect des droits de la personne, peu importe la couleur de leur peau, leur religion ou leur orientation sexuelle.

L’ancien maire de Trois-Rivières Yves Lévesque, qui a été candidat du Parti conservateur aux dernières élections, a appuyé Erin O’Toole durant la course même si la majorité des députés élus (7 sur 10) ont jeté leur dévolu sur Peter MacKay.

Et il croit que son nouveau chef saura bien « connecter » avec les Québécois.

« Erin O’Toole est un homme vraiment terre à terre. C’est un gars qui est collé à la réalité de la vie de tous les jours. C’est important comme politicien de connaître ce qui se passe sur le terrain, si on veut appliquer les bonnes mesures qui vont répondre aux besoins de la population. Il l’a démontré clairement en campagne. Il s’est démarqué alors qu’il ne partait pas gagnant au début de la campagne, bien au contraire », dit M. Lévesque, qui songe à être de nouveau candidat conservateur aux prochaines élections.

J’aime quelqu’un qui dit les vraies affaires. C’est exactement l’homme que j’ai découvert dès la première rencontre. [Erin OToole] est authentique. Le contact humain, c’est très important, et je n’aime pas les gens qui “bullshitent”.

Yves Lévesque

Considéré comme l’un des architectes de la victoire de M. O’Toole au Québec, le sénateur conservateur Leo Housakos affirme que le nouveau chef a démontré qu’il avait une ouverture envers la nation québécoise durant la course. Et cela va se poursuivre maintenant qu’il a pris les commandes du parti. « Il est sensible à la réalité québécoise, à notre culture, à notre langue. Durant la course, il a fait des efforts pour améliorer son français. Il a publié une plateforme spécifique pour le Québec et qui respecte les champs de compétence des provinces. C’est ce qui a le plus influencé ma décision de l’appuyer. »

Pour sa part, Carl Vallée, ancien proche collaborateur de Stephen Harper, a fait valoir qu’Erin O’Toole entendait accorder une large place aux nationalistes québécois.

« Oui, Erin O’Toole parle français avec un accent, mais cela n’enlève rien au respect et à l’ouverture qu’il a manifestés à l’égard du Québec pendant la course. Visiblement, les Bleus du Québec ont entendu son appel et y ont répondu en masse », dit M. Vallée. « C’est quand, la dernière fois qu’on a entendu un politicien fédéral, peu importe la couleur de son parti, évoquer le concept des deux peuples fondateurs ? Erin O’Toole connaît son histoire et cela n’est pas anodin. »

ERIN O’TOOLE EN CINQ DATES

2012
Il est élu député conservateur de la circonscription de Durham, en Ontario, à l’occasion d’une élection partielle.

2014
Il est nommé ministre des Anciens Combattants dans le gouvernement conservateur de Stephen Harper.

2017
Il brigue la direction du Parti conservateur et arrive troisième derrière Andrew Scheer et Maxime Bernier.

2019
En tant que critique de son parti en matière d’affaires étrangères, il réclame la ligne dure envers la Chine.

2020
Il remporte la victoire au troisième tour dans la course à la direction du Parti conservateur.