Donc, il y a des gens suffisamment étourdis pour ne pas se rendre compte qu’ils ont voyagé « sur le bras » pour 41 000 $.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ça existe, ça ?

Mettons que ça existe. Choisiriez-vous ce gars-là pour être ministre des Finances d’un pays du G7 ?

L’histoire que nous a racontée Bill Morneau mercredi pose un certain nombre de problèmes. Elle n’est pas sans rappeler l’histoire du gars qui retourne au magasin avec un vase chinois trois semaines après l’avoir pris par étourderie, juste au moment où la police ouvre une enquête.

Mais c’est un mauvais exemple. Il n’y a rien de criminel dans le fait de recevoir un cadeau d’une organisation.

Mais comment le ministre le plus important du gouvernement du Canada peut-il ne pas savoir que c’est contre les règles d’éthique les plus élémentaires ?

Un ministre ne peut pas recevoir de cadeau – sauf un cadeau de courtoisie de peu de valeur.

Faut-il vraiment expliquer pourquoi ? On dirait bien que oui.

Parce qu’on veut se tenir loin de toute tentative d’influencer une décision du gouvernement ou de même donner l’impression qu’un cadeau est une récompense, ou une tentative de séduction.

On nous dira : oui, mais on ne parle pas d’une entreprise d’asphalte. On parle de WE Charity (UNIS), un organisme au-dessus de tout soupçon qui fait des projets d’éducation et de développement dans les pays pauvres. Qui peut être contre ça ?

À cette objection émouvante, je répondrai d’abord qu’une entreprise d’asphalte n’est pas non plus une entreprise criminelle. Il n’y a rien de mal à faire du génie civil ou des ponts et chaussées. Mais si on refuse que des politiciens fassent des voyages avec les entrepreneurs, c’est pour qu’il n’y ait pas de favoritisme ou même d’apparence de favoritisme.

WE Charity, en passant, a aussi une division qui n’est pas sans but lucratif. Ça comprend des symposiums et des réunions de motivation de toutes sortes. Rien de mal là-dedans non plus. Ni pour Alexandre Trudeau, frère du premier ministre, ou Margaret Trudeau, sa mère, de recevoir des honoraires de l’organisation.

Mais que l’organisme soit à but lucratif ou non lucratif, que ses dirigeant soient mignons comme tout ou en train de fumer le cigare sur un bateau huileux, ça ne change pas le principe : un ministre n’a pas le droit de recevoir un cadeau de 41 000 $ pour deux voyages.

Point.

***

En passant, quelle était la nature de ces deux voyages ? En 2017, avec sa femme et sa fille, Bill Morneau s’est rendu au Kenya pour s’informer sur les projets scolaires de WE. On parle de trois personnes ici.

La même année, il a voyagé en Équateur « avec sa famille » pour observer le travail humanitaire de WE dans ce pays et y participer. Il est question de sept personnes en tout.

PHOTO COLE BURSTON, LA PRESSE CANADIENNE

Bill Morneau, ministre des Finances du Canada

Déjà, la question se pose : que fait le ministre des Finances du Canada dans des voyages d’observation d’un organisme de charité canadien en Afrique et en Amérique du Sud ? Deux fois la même année ? On s’entend pour dire que ça ne fait pas partie de ses fonctions ordinaires. C’était pendant ses vacances ?

En dehors de toute autre considération, ces déplacements en famille soulèvent de nombreuses interrogations.

Mais ses explications sont encore plus irrecevables.

M. Morneau nous dit que « récemment », lui et sa famille ont révisé leurs dossiers personnels.

Chacun ses loisirs en temps de pandémie. Chez Bill Morneau, au lieu de regarder de vieilles photos de vacances, « lui et sa famille » farfouillent dans les vieux reçus.

Et là… ô surprise ! Ils réalisent que leurs dépenses personnelles pour ces deux voyages n’ont été que de 52 000 $.

Laissons la parole à Bill Morneau : « Toutefois, nous sommes incapables de trouver les reçus pour toute dépense reliée à la programmation de WE, incluant l’hébergement. Cela, à ma surprise. Hier, j’ai demandé à mon assistante de contacter WE au sujet de ces voyages et de leur demander de me fournir le montant total des dépenses encourues. »

C’est ainsi qu’il a fait un chèque de 41 366 $ pour payer ce qu’il n’avait pas payé.

Si je compte bien, ces deux voyages ont une valeur totale de 93 366 $.

Je serais curieux de savoir quelle sorte d’hébergement on fournit aux humanitaires Morneau pour cette coquette somme, mais nous ne sommes pas ici pour parler de tourisme.

***

Résumons-nous.

Le ministre des Finances a fait deux voyages sans rapport avec ses fonctions, donc des voyages personnels, au bénéfice de sa famille. Payés pour près de la moitié par WE.

Il est aussi un généreux donateur de cet organisme : il lui a donné 50 000 $ deux fois.

Et puis, le printemps dernier, le gouvernement a choisi cette organisation pour gérer un programme de bourses pour des projets de bénévolat étudiant de 912 millions. Sans appel d’offres. La gestion allait rapporter 43 millions à WE.

En temps de pandémie, on comprend qu’il faut télescoper parfois les processus pour trouver des solutions de toute urgence. Le programme lui-même était peut-être louable. Est-ce que vraiment le gouvernement avait besoin d’une firme privée pour le gérer ? Et pas une semaine pour faire un appel d’offres ?

Devant tout l’écheveau d’apparence de conflits d’intérêts, le contrat a été annulé.

Mais même en admettant que c’était une bonne idée, ce contrat n’est pas une « bête erreur ». C’est le résultat de ce flirt qui dure depuis des années auprès des Trudeau et des Morneau, et de la confusion morale qu’il a engendrée. Ils n’ont même pas pensé qu’il y avait un problème, et maintenant le premier ministre et le ministre des Finances disent qu’ils n’auraient pas dû participer à la sélection de l’organisme.

Je ne sais pas comment Bill Morneau peut demeurer ministre des Finances après ça.