(Ottawa) Vina Nadjibulla a refusé pendant des mois d’accorder des entrevues médiatiques, ne voulant pas risquer de nuire aux chances de libération de son mari Michael Kovrig, qui croupit dans une geôle chinoise depuis son arrestation, le 10 décembre.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Elle met fin à ce mutisme alors qu’Ottawa, malgré des pressions, martèle qu’il n’est pas question de libérer Meng Wanzhou en échange de la libération de l’ex-diplomate et de l’autre Canadien détenu arbitrairement en Chine, Michael Spavor.

« Il était temps de parler publiquement de l’épreuve inimaginable que vit Michael depuis [564] jours. J’espère que ça fera naître un plus grand sentiment de solidarité, et que des appels à une résolution de la situation se feront entendre », explique-t-elle à La Presse.

Avant la COVID-19, Vina Nadjibulla recevait chaque mois une missive de Michael Kovrig. Des lettres dans lesquelles il citait des figures historiques ou des paroles de chansons, dont celles de Leonard Cohen — « il est un grand fan de sa poésie », souligne-t-elle.

Lettre de Michael Kovrig datée du 12 septembre 2019

  • PHOTO FOURNIE PAR VINA NADJIBULLA

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Mais depuis janvier, rien dans la boîte aux lettres.

« On ignore comment il tient le coup », laisse tomber celle pour qui la libération des deux Michael, dont le sien, constitue un emploi à temps plein. « Je ne fais rien d’autre que cela depuis un an et demi », lâche-t-elle.

Ainsi a-t-elle demandé la production d’un avis juridique pour avoir une idée des options qui s’offrent au gouvernement Justin Trudeau, lequel assure depuis plusieurs mois que les dossiers des deux Canadiens sont « une priorité ».

Daté du 22 mai et signé par l’avocat torontois Brian Greenspan, celui-ci fait valoir que le ministre de la Justice du Canada a le pouvoir d’intervenir pour faire arrêter la demande d’extradition de Meng Wanzhou, en vertu de l’article 23 de la Loi sur l’extradition.

Un avis auquel souscrit sans réserve l’ancienne juge à la Cour suprême du Canada Louise Arbour, qui s’est impliquée dans le dossier en coulisses dès le début. Elle l’a signalé dans une lettre ouverte envoyée plus tôt cette semaine au premier ministre Justin Trudeau.

« Ce n’est pas une question d’ingérence politique ! Lorsqu’il y a des intérêts nationaux en jeu, c’est dans l’esprit de la Loi [de stopper la procédure]. Et quand on a l’autorité de le faire, ça veut aussi dire qu’on en a la responsabilité », déclare-t-elle à La Presse.

Le ministre de la Justice, David Lametti, « aurait pu, pourrait encore aujourd’hui, ou à tout moment » ordonner au procureur général du Canada — donc à lui-même, puisqu’il porte les deux casquettes — d’y mettre fin, insiste Louise Arbour à l’autre bout du fil.

Trudeau « totalement en désaccord »

Malgré l’avis juridique, malgré la lettre ouverte également signée par d’ex-ministres des Affaires étrangères (Lloyd Axworthy, Lawrence Cannon), de la Justice (Allan Rock) et par un ancien otage au Niger (Robert Fowler), la position d’Ottawa n’a pas changé d’un iota.

« Je suis totalement en désaccord avec ces Canadiens distingués », mais « libérer Meng Wanzhou pour résoudre un problème à court terme mettra en danger des milliers de Canadiens qui voyagent en Chine et à travers le monde », a réagi Justin Trudeau.

Car céder à la tentation enverrait le signal aux autres pays qu’ils pourraient avoir « une influence politique sur le Canada en arrêtant des Canadiens de façon aléatoire », a-t-il enchaîné en conférence de presse à Rideau Cottage, jeudi.

L’argument est valable, convient Louise Arbour.

Elle apporte toutefois un bémol : « Est-ce que sérieusement, on peut dire que si on cède à ce genre de stratégie de la part de la Chine, on s’expose à ce qu’ils le fassent encore, alors que si on résiste, ils ne le feront plus jamais ? Ben voyons donc ! » 

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Si on résiste, qu’on laisse les Michael mourir […], peut-être que la prochaine fois, ils vont en prendre six.

Louise Arbour, ancienne juge à la Cour suprême du Canada

À Pékin, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a réagi à l’avis juridique en suggérant que le gouvernement chinois serait peut-être enclin à libérer les deux Michael si Meng Wanzhou recouvrait sa liberté. « Cela pourrait laisser la place à une résolution de la situation des deux Canadiens », a-t-il avancé.

Le ministère canadien de la Justice n’a quant à lui pas voulu le commenter. On a rappelé que les pouvoirs du ministre Lametti avaient été confiés à « ses fonctionnaires délégués jusqu’à la fin de l’étape judiciaire de l’extradition, ce qui lui permet de conserver son objectivité pour la prochaine étape du processus d’extradition ».

« Les mots ne suffisent plus »

La directrice financière du géant chinois des télécommunications Huawei est assignée à son luxueux domicile de Vancouver depuis son arrestation à l’aéroport, le 1er décembre 2018, à la demande des États-Unis. Fin mai, elle a subi un revers en Cour suprême de la Colombie-Britannique, qui a donné le feu vert à la poursuite des procédures.

Les deux Michael, eux, ont été formellement accusés d’espionnage la semaine dernière. Ils s’exposent à une peine d’emprisonnement à vie dans un système judiciaire qui a un taux de condamnation frisant les 100 %.

À Justin Trudeau, Vina Nadjibulla adresse ce message : « Merci de votre engagement personnel. Mais ça fait [564] jours. On doit soupeser toutes les options, et agir avec un sentiment d’urgence. Les mots ne suffisent plus. La situation doit se régler. »