Parfois, on tourne autour du pot. D’autres fois, autour du mot.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Appelé à donner sa définition de « racisme systémique », François Legault a dit lundi vouloir éviter de tomber dans un « débat de mots ». Du même coup, il a surtout évité de répondre véritablement à la question.

Promettant de lutter contre le racisme, d’en arriver à une « évolution tranquille » pour venir à bout de « ce mal qui gruge notre société », le premier ministre accepte donc d’utiliser le mot qui commence par « r », mais pas celui qui commence par « s ». Oui, le racisme existe dans notre société, admet-il. Mais pas question pour autant de reconnaître le caractère « systémique » de la discrimination.

En parlant de « l’évolution tranquille » qu’il espère en matière de lutte contre le racisme, François Legault a fait un parallèle intéressant avec la lutte pour l’égalité hommes-femmes au Québec. Une lutte dont le Québec peut être fier, a-t-il dit, à juste titre. Ce qu’il aurait pu ajouter, c’est que le Québec a fait des pas de géant dans ce domaine parce que l’on a admis et compris dans les cercles du pouvoir que les femmes étaient victimes de discrimination systémique et qu’il importait dans une société égalitaire de rectifier le tir. Sans cette reconnaissance, qui n’était en aucun cas le procès d’un Québec « misogyne », mais bien la marque d’une société progressiste, il n’y aurait jamais eu, par exemple, de loi sur l’équité salariale.

Si ce n’était qu’un « débat de mots » pointilleux, on pourrait sans doute s’en passer. Mais il me semble ici que la question est plus fondamentale que de savoir s’il faut dire « la » COVID-19 ou « le » COVID-19 avant d’endiguer l’épidémie. Devant la gravité de la maladie, il s’agit d’abord et avant tout de poser le bon diagnostic. Pour lutter efficacement contre un mal que l’on prend au sérieux, la première chose à faire est de le définir sérieusement. Bien en connaître l’épidémiologie pour savoir comment l’éradiquer.

On a vu avec la COVID-19 que le virus peut être transmis par des porteurs asymptomatiques. C’est un peu la même chose avec le virus du racisme. 

Nous sommes tous potentiellement des porteurs sains. C’est ce qui rend la chose pernicieuse. C’est ce qui donne au phénomène un caractère systémique.

Parler de « racisme systémique » dans une société, cela ne signifie aucunement que l’on considère que ses citoyens sont en grande majorité des racistes. Cela signifie plutôt que l’on est capables de reconnaître que le mal se transmet aussi de façon involontaire par des porteurs sains, c’est-à-dire des gens qui, même s’ils rejettent toute forme de racisme, ont des préjugés inconscients qui, bien malgré eux, contribuent à perpétuer des inégalités.

Je cite la définition de la Direction générale de l’action contre le racisme de l’Ontario : « Le racisme systémique se manifeste lorsqu’une institution, ou un ensemble d’institutions agissant conjointement, crée ou maintient une iniquité raciale. Cette attitude n’est pas toujours intentionnelle et ne signifie pas nécessairement que le personnel au sein d’un organisme concerné est raciste. »

Parce que le mot « racisme », dans son acception la plus commune, sous-tend généralement une intention, alors que le mot « systémique » qu’on lui accole fait aussi référence à des attitudes non intentionnelles, fondées notamment sur des préjugés inconscients, certains préfèrent parler de « discrimination systémique » plutôt que de « racisme systémique ». 

Mais peu importe comment vous nommez la chose, les effets sur la vie de minorités demeurent indéniables et bien documentés, que ce soit dans le traitement réservé par la police, dans l’accès à l’emploi ou au logement.

Par exemple, on sait qu’avec un CV identique, un candidat nommé Bélanger a 60 % plus de chances d’être convoqué à un entretien d’embauche qu’un autre qui porte un nom à consonance africaine comme Traoré. C’est ce qu’a révélé une étude de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) réalisée par le sociologue de l’UQAM Paul Eid.

Est-ce à dire que les employeurs qui ont préféré appeler le candidat nommé Bélanger sont racistes ? Pas forcément, non, et c’est bien là le problème. Ils sont d’abord humains et ont tendance, comme la plupart d’entre nous, à préférer, de façon inconsciente, les gens qui leur ressemblent.

Je m’inclus bien sûr dans ce « nous » qui a des préjugés inconscients. Il y a trois ans, dans le cadre d’un reportage sur la discrimination systémique, j’ai passé un test qui mesure nos tendances inconscientes à préférer les Blancs aux Noirs, les jeunes aux vieux, les hommes aux femmes… J’ai aussi invité des politiciens et des personnalités à tenter l’expérience, sous la supervision du professeur de psychologie de l’UQAM Richard Bourhis, qui s’est aussi plié à l’exercice. Tout comme Philippe Couillard et Jean-François Lisée, François Legault, qui était dans l’opposition à l’époque, a refusé de passer le test.

Les résultats à mon propre test m’ont troublée. Le fait que je sois profondément attachée aux valeurs d’égalité et que je sois moi-même officiellement une « minorité visible » ne m’a pas empêchée d’avoir une légère tendance à préférer les Blancs aux Noirs, selon le test.

La seule chose qui m’a rassurée, c’était de voir les résultats du professeur Bourhis, qui était encore plus troublé que moi. Voilà un homme qui a consacré une bonne partie de sa vie à la lutte contre les préjugés et que disait son test ? Qu’il avait une forte préférence pour les Blancs ! « Ce n’est pas parce qu’on est spécialiste d’un domaine qu’on est à l’abri des préjugés et des idées reçues de notre société ! », en a conclu le professeur.

L’expérience en disait plus long sur les rapports de pouvoir dans notre société et les catégories de gens qui y sont valorisées que sur les personnes qui se soumettaient au test. 

Qu’on le veuille ou non, nous sommes tous héritiers des stéréotypes ambiants, qu’ils aient été nourris par l’histoire coloniale, notre éducation, les médias…

Nous avons tous des préjugés inconscients. Et c’est ce qui, en grande partie, permet à la discrimination systémique de se perpétuer. Penser que la discrimination ne concerne que quelques cas isolés, c’est passer à côté de l’essentiel. À l’inverse, dès lors que l’on en prend conscience et que l’on adopte les mesures musclées qui s’imposent pour surmonter ces préjugés, le changement est possible.

***

Peut-on espérer que, de la même façon que l’on a fini par comprendre qu’il fallait à tout prix travailler très fort pour contrecarrer les effets de la discrimination systémique sur les femmes, on finisse un jour par admettre que c’est la même chose pour les minorités ? Et que loin de faire du Québec une société « raciste », cela en fasse au contraire une société encore plus égalitaire ?