(Ottawa) En plus d’avoir soigneusement calculé son silence sur les agissements de Donald Trump dans sa gestion de la crise raciale qui secoue les États-Unis, le premier ministre Justin Trudeau a loupé une occasion de démontrer son leadership, accuse le chef bloquiste Yves-François Blanchet. Sur le fond, le leader néo-démocrate Jagmeet Singh abonde dans le même sens.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Le long silence de 20 secondes de Justin Trudeau en réponse à la question d’un journaliste, mardi, a fait les manchettes partout au pays, et ces secondes passées à fixer la caméra, hésiter et soupirer avant de parler ont aussi été mentionnées dans plusieurs médias à l’international.

Selon Yves-François Blanchet, il s’agissait là d’une stratégie de communication bien huilée, qui consistait simplement à compter 20 secondes avant de « partir la cassette ». Et cela a fonctionné, car le silence a fait un bruit assourdissant dans les médias, a-t-il pesté en en conférence de presse au parlement, mercredi.

« J'ai l'impression que tout ça est l'objet d'un minutieux calcul, parce que quand il a pesé sur play, la cassette est partie. J'ai l'impression qu'il a passé 20 secondes à compter jusqu'à 20. Ça lui a donné l'avantage considérable de manger un cycle de nouvelles complet partout au Canada, et même un petit peu à l'étranger », a offert le chef bloquiste.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Le chef bloquiste Yves-François Blanchet

« Il s'agissait de laisser entendre qu'il était très réticent à dire ce qu'il pensait pour vrai. C'est un procédé de communication à mon humble avis, d'un ancien professeur de théâtre », a-t-il ajouté, disant y avoir aussi vu une occasion ratée de faire preuve de « leadership » face à Donald Trump.

« La chose responsable à faire n'était pas d'opter pour ce silence [...] mais plutôt de dire ce qu'il n'a pas eu le courage de dire : le président des États-Unis, encore une fois, jette de l'huile sur un feu dangereux, contre des gens qui expriment, la plupart de façon pacifique, tristesse, indignation, colère », a-t-il complété en anglais.

Un nouveau chapitre de tensions raciales s’est ouvert aux États-Unis dans la foulée de la mort de George Floyd, cet Afro-Américain qu’un policier blanc a été accusé d’avoir asphyxié lors d'une arrestation à Minneapolis.

Mardi, Justin Trudeau a pris une longue pause devant sa demeure de Rideau Cottage lorsqu’un journaliste lui a demandé quel message envoyait son refus de commenter directement la façon dont le locataire de la Maison-Blanche gère les manifestations souvent violentes qui font rage dans plusieurs villes des États-Unis.

« Nous regardons tous avec horreur et consternation ce qui se déroule aux États-Unis. C’est un moment pour rassembler les gens, mais c’est aussi un moment pour écouter. C’est un moment pour apprendre quelles injustices persistent, en dépit des progrès qui ont été réalisés au cours des dernières années et décennies », a-t-il finalement laissé tomber.

Jagmeet Singh déçu aussi

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Jagmeet Singh

Le chef néo-démocrate Jagmeet Singh avait lui aussi des reproches à adresser à Justin Trudeau. Puisant dans ses propres expériences de jeunesse, alors qu’il fut victime d’intimidation et de discrimination, il a comparé le premier ministre à un témoin qui assiste passivement à de telles scènes.

«Les enfants qui regardaient passivement ne m’ont été d’aucune aide. Le silence n’arrêtait pas les coups, le silence n’arrêtait pas les paroles blessantes. Il est d’une importance capitale de ne pas être un témoin passif. […] Le Canada ne peut être un témoin passif», a-t-il argué en conférence de presse à Ottawa.

«Le premier ministre du Canada doit dénoncer la haine et le racisme que l'on voit au sud de la frontière», a martelé le leader du NPD. Autrement, «c'est de l'hypocrisie», a-t-il tranché.

Le premier ministre n'a pas de conférence de presse à son horaire, mercredi. Il a cependant participé à la période des questions à la Chambre des communes. Son bureau n'a pas souhaité offrir de réaction aux salves des chefs Blanchet et Singh.

En coulisses, on assure cependant à La Presse que le silence «n'était pas stagé».

De son côté, la vice-première ministre Chrystia Freeland s'est portée à la défense du patron. «La réponse du premier ministre était éloquente et excellente», a-t-elle commenté en conférence de presse. Elle n'a pas précisé si, par réponse, elle entendait le silence ou les paroles de Justin Trudeau.