(Québec) Comme le toit d’une vieille maison laissée à l’abandon depuis des années, la politique de protection du patrimoine au Québec coule de partout. Ses fondations se lézardent.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

C’est le constat accablant de la vérificatrice générale, qui a consacré une portion importante de son rapport dévoilé mercredi à la manière avec laquelle l’État québécois protège - ou tente de protéger – le patrimoine bâti du Québec.

« Je ne suis pas en mesure de dire si (les gouvernements) s’en soucient ou ne s’en soucient pas. Ce que je peux vous dire c’est qu’ils ne posent pas les gestes de manière à ce qu’on préserve le patrimoine bâti », a lancé en conférence de presse la vérificatrice, Guylaine Leclerc.

Son rapport détaille comment le ministère de la Culture semble avoir perdu le contrôle du patrimoine bâti québécois, dont il a pourtant la charge.

Ce ministère n’a pas de « vision du patrimoine immobilier », n’est même pas en mesure d’en donner une définition, ne dispose pas d’un inventaire précis des immeubles dignes de protection, laisse trop souvent les municipalités à elles-mêmes et épaule mal les propriétaires de maisons patrimoniales…

« Force est de constater que le MCC n’assume pas adéquatement ses responsabilités et n’exerce pas son leadership », tranche, dans des mots durs, la vérificatrice. « Il n’y a pas de stratégie d’intervention en matière de patrimoine immobilier. Ses interventions sont souvent insuffisantes ou manquent de cohérence. »

Démolition par abandon

L’un des éléments les plus troublants du rapport est le suivant : le manque de leadership de Québec favorise une pratique appelée la démolition par abandon. En somme, des propriétaires d’immeubles patrimoniaux les laissent se dégrader jusqu’à ce que ceux-ci deviennent insalubres, ce qui facilite ensuite leur destruction.

Pourquoi ? Parce que le Ministère n’est pas « proactif », qu’il est lent à identifier des biens à classer. Il se fie aux groupes et aux particuliers, qui peuvent faire des demandes de classements. Or, dans 40 % des cas, ces demandes sont traitées en plus de cinq ans. La vérificatrice identifie dans son rapport deux cas en attente depuis… 20 ans.

« Le MCC ne peut justifier pourquoi certaines propositions sont toujours en traitement depuis près de 10 ans », peut-on lire dans le rapport.

Des immeubles « viennent même à perdre leur intérêt patrimonial en raison de l’absence d’intervention à l’intérieur de délais raisonnables ».

Pire, l’État québécois lui-même peine à respecter le patrimoine. Certains de ses immeubles patrimoniaux sont rénovés sans autorisation du MCC, ou sont laissés vacants depuis plusieurs années. « Des biens classés ne sont pas maintenus en bon état » par Québec, déplore le rapport.

« À titre de propriétaire d’immeubles ayant une valeur patrimoniale, l’État se doit de montrer l’exemple dans un domaine où l’adhésion collective s’avère cruciale », écrit la vérificatrice.

Les municipalités, elles, ont le pouvoir de citer des biens patrimoniaux. Mais la vérificatrice se demande si Québec leur donne les outils suffisants pour le faire.

Dans un sondage, la vérificatrice a demandé à 26 municipalités de moins de 10 000 habitants si elles croyaient avoir une expertise suffisante en patrimoine. Elles étaient 21 à répondre non, contre seulement 5 qui croyaient l’avoir. Les chiffres étaient à peine mieux pour les plus grandes villes.

La CAQ blâme les anciens gouvernements

Devant un rapport aussi accablant, la ministre de la Culture s’est engagée à remettre d'ici quatre mois un plan d'action quinquennal à la vérificatrice. Nathalie Roy s’est dite prête, dans un communiqué, à « étudier toutes les possibilités pour répondre aux recommandations du rapport ».

La vérificatrice émet une série de neuf recommandations. Elle demande notamment au MCC de se doter d’une « vision claire » et d’une stratégie d’intervention pour la sauvegarde du patrimoine. Elle exhorte aussi l’État à mieux épauler les municipalités et les propriétaires de maisons ancestrales.

Mais Nathalie Roy a aussi, avec beaucoup d’emphase, critiqué « l’inertie de ses prédécesseurs ».

« Les auteurs rappellent que deux rapports antérieurs, parus en 2000 et en 2016, soulevaient déjà cette lacune. Or, rien n’a apparemment été fait depuis. La "vision" se fait toujours attendre », accuse la ministre Roy.

Celle-ci a d’ailleurs dû réagir à plusieurs dossiers patrimoniaux médiatisés. Elle a par exemple décidé de classer le monastère des Moniales-Dominicaines-de-Berthierville. Le nouveau propriétaire voulait détruire l’immeuble patrimonial au profit d’un développement domiciliaire.

Ce genre de décision en urgence découle d’un manque de stratégie et de vision, déplore la directrice générale d’Action patrimoine. « Il est temps de prendre collectivement nos responsabilités et d’arrêter de gérer le patrimoine en mode pompier », selon Renée Genest.

La députée solidaire Catherine Dorion estime que le patrimoine « gît dans un angle mort total ». « Ce n'est pas normal qu'il soit aussi avantageux pour les municipalités d'opter pour le bulldozer et la construction neuve plutôt que pour le soin de notre histoire et de la beauté du Québec », déplore la députée de Taschereau.