(Québec) Tous les yeux sont rivés sur Jean-Talon, un château fort libéral. À l’élection partielle du 2 décembre, la Coalition avenir Québec tentera d’y déloger les libéraux. Pour eux, leur réélection est cruciale. Ils disparaîtront, dans le cas contraire, à l’est de Montréal. Mais la course est serrée. Et Québec solidaire pourrait causer la surprise.

Hugo Pilon-Larose Hugo Pilon-Larose
La Presse

Gertrude Bourdon est résiliente. C’est ce qu’une amie lui a dit, en la serrant dans ses bras, quand son vote s’est écrasé, en 2018, lors des dernières élections générales.

L’ex-PDG du Centre hospitalier universitaire de Québec terminait à ce moment-là une entrée en politique catastrophique. Accusée d’avoir « magasiné » son parti, entre la CAQ et les libéraux, elle s’était présentée pour Philippe Couillard dans Jean-Lesage, une circonscription détenue par son parti. Elle a terminé troisième. Derrière la CAQ et le vainqueur, Sol Zanetti de Québec solidaire.

« Les gens me parlent drôlement [de cet épisode]. Beaucoup de femmes me disent : “Lâchez pas.” C’est comme s’ils me disaient : “Vous avez rebondi, moi aussi j’ai rebondi dans ma vie.” [Il] y a une complicité parce qu’on a tous vécu des moments comme ça », raconte Mme Bourdon.

Attablée dans un centre commercial de Sainte-Foy, la candidate libérale rencontre des électeurs. Mais cette fois, plus question de magasinage. Après un an de repos, elle s’est consacrée au militantisme. Le Parti libéral, dit-elle, « c’est le seul parti qui rassemble ».

« Je ne comprends pas qu’on perde du temps à se parler qu’il faut se séparer. Pendant qu’on parle de ça, on ne fait pas autre chose. [Un parti] veut se séparer, un autre veut se séparer et [il y en a un troisième] qui ne veut pas dire qu’on se sépare, mais qui veut presque se séparer », dit-elle, accompagnée d’Enrico Ciccone, député et ex-star du hockey.

Si la circonscription était ravie par la CAQ, les citoyens perdraient en diversité d’opinions, juge Mme Bourdon.

Je veux le vivre [le rôle de députée]. Je trouve qu’on a une belle société, mais on a encore des choses à faire. Parfois, vous savez, il faut avancer, mais surtout ne pas reculer. Et je trouve qu’actuellement, on risque de reculer. Non, pas “on risque”. On recule.

Gertrude Bourdon, candidate du Parti libéral à l’élection partielle dans Jean-Talon

Déjà en action

Dans une entreprise du secteur des technologies de l’information, Joëlle Boutin rencontre un entrepreneur qui a soif de main-d’œuvre. Ses derniers employés, il les a recrutés en France et au Brésil. Après une semaine d’enfer pour la CAQ sur le thème de l’immigration, la candidate écoute.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Joëlle Boutin, candidate de la CAQ

« C’est super important de prendre le pouls pour savoir [quels sont] vraiment les enjeux. Ça me permet de pousser, de m’informer auprès des cabinets. […] Ça nous permet d’avoir des idées et de développer des politiques en conséquence », affirme Mme Boutin, qui était jusqu’à récemment directrice de cabinet du ministre Éric Caire.

Sur le terrain, dit-elle, les électeurs sont enclins à essayer du nouveau. Candidate caquiste défaite lors de l’élection de 2018, Joëlle Boutin promet de voler cette fois le siège aux libéraux, maintenant que Sébastien Proulx est parti.

J’ai de bonnes connexions dans tous les cabinets. Ça m’aide même en campagne pour avoir plus d’information et plus de contenu. Moi, je ne demande pas trois ou quatre lignes quand je pose des questions sur un enjeu. Je demande plus de contenu et mes collègues me le fournissent.

Joëlle Boutin, candidate de la Coalition avenir Québec à l’élection partielle dans Jean-Talon

À l’opposé de Catherine Dorion

Sur le campus de l’Université Laval, Olivier Bolduc, qui a remporté l’investiture de Québec solidaire contre un candidat béni par la cheffe Manon Massé, redouble d’efforts pour faire « sortir le vote ». Mais lors de notre passage, au pavillon Charles-De Koninck, peu d’étudiants habitaient la circonscription.

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Olivier Bolduc, candidat de Québec solidaire

Même si [les étudiants] n’habitent pas Jean-Talon, ils en parlent. Sur les réseaux sociaux, ça va vite. Tout le monde voit l’élection comme un test pour le gouvernement de la CAQ.

Olivier Bolduc, candidat de Québec solidaire à l’élection partielle dans Jean-Talon

Ces jours-ci, le jeune sténographe fait beaucoup de porte-à-porte. Un passage obligé.

« Je suis vraiment étonné de voir les gens de Sillery réaliser en même temps que moi, pendant qu’on parle, qu’ils ont quasiment le goût de voter pour Québec solidaire. Ils ne se croient même pas en le disant ! », rigole-t-il en roulant les manches de sa chemise parfaitement repassée.

Dans la circonscription, on lui parle bien sûr de Catherine Dorion et de ses choix vestimentaires. Mais Olivier Bolduc est son parfait opposé. C’est d’ailleurs ce qui fait la beauté de Québec solidaire, leur répond-il. Réunir leurs personnalités pour un idéal commun.

« Je ne viens pas du milieu artistique. On n’a pas le même background, Catherine et moi. Moi, je ressemble bien plus dans ma façon de faire à Joël Lightbound [député libéral fédéral de la circonscription]. J’aimerais beaucoup travailler avec lui, par ailleurs. Je m’entends bien avec lui », dit-il.

L’effet de vague

Pour Québec solidaire, la partielle dans Jean-Talon est l’occasion de créer la surprise et de provoquer une vague de fond. Dans ces quartiers centraux de Québec, le parti s’imagine dans une position semblable à celle où était Geneviève Guilbault, en 2017, lorsqu’elle a remporté une partielle dans la circonscription voisine, Louis-Hébert. Beaucoup de gens ont depuis associé sa victoire au début de la montée de la CAQ.

« Les gens pourraient être surpris le 2 décembre. Les taux de participation sont très bas dans les partielles et on a vraiment une machine assez redoutable. Il y a des militants sur le terrain et une centrale d’appels qui fonctionne à plein régime à Montréal. Même le Parti libéral n’a pas une machine comme celle-là », affirme Olivier Bolduc.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Sylvain Barrette, candidat péquiste

Mais le vote souverainiste est divisé, déplore pour sa part Sylvain Barrette, qui représente de nouveau le Parti québécois.

Si les gens pour qui l’environnement est important [prenaient la peine] de s’unir, [ils prendraient] le pouvoir.

Sylvain Barrette, candidat du Parti québécois à l’élection partielle dans Jean-Talon 

Sur l’heure du midi, dans une salle à manger inondée de lumière, M. Barrette joue du piano pour les personnes âgées d’une résidence. Il prend le temps, après le récital, de discuter avec eux.

« La majorité libérale descend d’année en année depuis 20 ans [dans Jean-Talon] », rappelle-t-il. À l’intention des souverainistes, Sylvain Barrette lance un appel à l’unité.

Jean-Talon en bref

> La circonscription, située à Québec, regroupe principalement les quartiers de Sainte-Foy et de Sillery.

> Les électeurs de cette circonscription ont toujours élu des députés libéraux.

> 91,7 % des électeurs parlent français à la maison.

> Moyenne d’âge des résidants : 43 ans (contre 41,7 ans à l’échelle du Québec)

> Revenu moyen des ménages : 85 433 $ (contre 77 306 $ à l’échelle du Québec)

Source : Qc125