Un an plus tard, la ministre ontarienne estime que la crise des services en français a pu être réglée parce qu’elle est restée au cabinet.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Les critiques ont été acerbes et nombreuses. Les appels à sa démission se sont fait entendre non seulement en Ontario, mais aussi ailleurs au pays. Comment Caroline Mulroney, ministre responsable des Affaires francophones en Ontario, pouvait-elle continuer à faire partie d’un gouvernement qui venait sabrer les services aux Franco-Ontariens de manière aussi sournoise ?

La pression pour qu’elle démissionne s’est intensifiée après qu’Amanda Simard, députée francophone de Glengarry–Prescott–Russell, dans l’Est ontarien, eut claqué la porte du caucus progressiste-conservateur quelques semaines après le « Jeudi noir » en dénonçant les coupes imposées par le gouvernement de Doug Ford dans une mise à jour économique publiée le 15 novembre 2018. D’autant que son geste a été salué par plusieurs personnalités de la francophonie ontarienne.

Invoquant des finances publiques précaires, le gouvernement Ford a annoncé dans cette mise à jour l’abolition du Commissariat aux services en français et l’annulation du financement de l’Université de l’Ontario français, alors que le projet était sur le point d’aboutir.

Ces coupes ont donné lieu à une grande mobilisation des Franco-Ontariens aux quatre coins de la province et à des remontrances du gouvernement Trudeau et même du gouvernement du Québec.

Son père, l’ancien premier ministre Brian Mulroney, qui a dirigé le pays de 1984 à 1993, a mis son grain de sel dans la controverse. Invité à l’émission Tout le monde en parle, il a déclaré que le gouvernement Ford avait été élu pour éliminer le déficit de la province et que Caroline Mulroney « est membre d’un gouvernement, ce n’est pas elle qui décide. Elle est prise à travailler avec ses collègues pour réparer les pots cassés ».

Certains des critiques de Mme Mulroney sont allés jusqu’à lui donner un nouveau titre : « ministre des Affaires anti-francophones de l’Ontario ». 

Un an après cette période qu’elle qualifie elle-même de « très difficile », la principale intéressée affirme à La Presse qu’elle n’a jamais songé un instant à remettre sa démission.

Quitter le gouvernement aurait certes été un grand coup d’éclat. Mais un tel geste aurait aussi été un grand coup d’épée dans l’eau. Un dicton que lui a rappelé son père alors que la controverse faisait rage s’imposait : « Les absents ont toujours tort. »

« Je n’ai pas songé à démissionner », tranche Mme Mulroney durant une entrevue, quelques semaines après avoir conclu une entente avec le gouvernement fédéral permettant de relancer le projet de l’Université de l’Ontario français, qui doit maintenant ouvrir comme prévu à l’automne 2020.

« Démissionner, ce n’était pas du tout une option pour moi. Je suis la seule à la table du Conseil des ministres qui parle français. Au caucus, il y en a quelques-uns qui sont bilingues. Mais pas autour de la table du Conseil des ministres », souligne-t-elle.

Alors, quand on me suggérait que je devrais démissionner, c’était cela qui me préoccupait. Qui serait la voix pour défendre les intérêts des Franco-Ontariens à la table du Cabinet ? Si j’avais démissionné, il ne serait pas arrivé grand-chose dans le dossier de l’Université de l’Ontario français.

Caroline Mulroney

En vertu de l’entente conclue à la veille du déclenchement des élections fédérales, le gouvernement Trudeau a accepté de financer le projet durant les quatre premières années, tandis que l’Ontario prendra la relève à compter de 2023, date à laquelle la province prévoit le retour à l’équilibre budgétaire.

« Un sport de contact »

Bien qu’elle souligne que ces événements ont été une période « très difficile » pour la communauté franco-ontarienne, elle soutient que le temps lui a donné raison et qu’elle a bien fait de rester à la barre.

« Absolument. La politique, c’est un sport de contact. Mais je ne recherche pas la popularité. Il y a du travail important à faire. Il y a des cycles de difficulté qui frappent tous les ordres de gouvernement. Le gouvernement que mon père a dirigé a aussi connu des moments difficiles. Je pense que c’est parce que j’ai vu le travail qu’il a fait, même quand il y avait des périodes de difficultés, qu’il faut rester. Il ne faut pas se laisser influencer par les sondages », lance Mme Mulroney, qui n’a eu aucun entretien avec Mme Simard depuis cette entente.

Mme Mulroney rappelle que le gouvernement ontarien, dans le cadre de la lutte contre le déficit, a aussi annulé des projets d’agrandissement de trois campus universitaires, à Brampton (Université Ryerson), à Milton (Université Wilfrid Laurier) et à Markham (Université York), totalisant 300 millions de dollars. Ces projets seront mis de côté tant et aussi longtemps que le budget ne sera pas équilibré.

« Au gouvernement, on savait qu’on devait prendre des décisions difficiles. Nous avons annulé trois projets universitaires avant de mettre sur pause le projet d’Université de l’Ontario français. Donc, on est guidés par les responsabilités que nous avons à l’égard de tous les contribuables de l’Ontario concernant les déficits, la dette et le travail que l’on doit faire.

Mais pour les Franco-Ontariens, l’Université de l’Ontario français représente plus que des dépenses. Cela représente un projet, un rêve. C’est pour cela qu’il fallait faire des efforts, malgré le déficit et la dette dont on a hérité. Il fallait continuer d’aller de l’avant avec ce projet.

Caroline Mulroney

Comment a-t-elle pu convaincre le premier ministre ? « Les gens ont une image du premier ministre. On voit cela dans les journaux. Mais c’est une personne qui est toujours à l’écoute. C’était durant l’hiver. Il m’a dit : “Il faut absolument que l’on fasse quelque chose pour régler ce dossier.” Je savais alors qu’il y avait une ouverture de sa part. »

Les astres se sont alignés après le dépôt du budget de la province. Dans ce budget, le ministre des Finances précisait que le déficit serait éliminé au plus tard en 2023. Auparavant, la ministre responsable des Langues officielles, Mélanie Joly, déclarait qu’Ottawa était prêt à financer jusqu’à 50 % du projet de l’université. « J’ai alors proposé au premier ministre et à ses conseillers qu’on tente de trouver une entente avec le gouvernement fédéral pour voir si l’offre était sérieuse. »

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre ontarien Doug Ford

Ses démarches ont été ralenties par un remaniement ministériel effectué par Doug Ford en juin. Mme Mulroney a conservé ses responsabilités de ministre des Affaires francophones, mais elle a été mutée de la Justice aux Transports.

En août, les fonctionnaires des deux ordres de gouvernement ont mis le pied sur l’accélérateur pour conclure une entente de principe avant le déclenchement des élections fédérales. « Je suis contente qu’on ait pu conclure l’entente. L’offre de Mélanie Joly était sérieuse. Et pour l’Ontario, c’est ce qui compte », souligne Mme Mulroney.

La ministre assure que son travail est loin d’être terminé. « Il y a aussi d’autres dossiers qui progressent », affirme-t-elle en énumérant la réforme de la Loi sur les services en français et la désignation des organismes devant fournir des services en français.

En entrevue, Mme Mulroney refuse de s’épancher sur son avenir politique. Elle soutient qu’elle adore son travail à Queen’s Park, d’autant qu’il lui permet de rester près de sa jeune famille. Cela n’empêche pas des militants conservateurs de rêver de la voir faire le saut sur la scène fédérale. Surtout si l’actuel chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, n’obtient pas le vote de confiance des membres de la formation lors du congrès national, en avril, à Toronto.