Pendant que le responsable de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, était sur le gril, que son collègue au Travail, Jean Boulet, était mis en demeure de s’expliquer sur l’intervention de son ministère, leur collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, regardait au plafond.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Qui a concocté la fameuse liste des formations qui a plongé dans l’embarras le gouvernement Legault et le ministre Jolin-Barrette ? La nomenclature des formations acceptées pour les ressortissants étrangers inscrits au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) faisait sourire. On y a vu surtout l’effet de la précipitation du ministre Jolin-Barrette. On y retrouvait des programmes disparus depuis longtemps, tel le baccalauréat en « sciences domestiques », ou abolis plus récemment, comme le diplôme d’études professionnelles en « modelage ».

Or, peut-être qu’un autre ministère devrait être blâmé. L’inscription du programme en sciences domestiques « vient nécessairement du ministère de l’Éducation », observe Yvon Boudreau, longtemps sous-ministre à l’Emploi, aujourd’hui à la retraite. « Emploi-Québec et l’Immigration ne sont pas les spécialistes des programmes de formation ; [à l’Éducation], il y a quelqu’un qui a dormi sur la switch quelque part », juge-t-il.

Mercredi, à l’Assemblée nationale, relancé par la libérale Marwah Rizqy, le ministre de l’Éducation a fait un mea culpa, discret, sans la résonance de celui fait la veille par son collègue Jolin-Barrette.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Jean-François Roberge, ministre de l'Éducation

Il est vrai que, de mon côté, dans le réseau de l’éducation, on aurait pu mieux travailler en équipe et mieux refaire cette liste. Je le reconnais.

Jean-François Roberge, lors de la période quotidienne des questions

À Mme Rizqy, qui demandait que le gouvernement s’engage à conserver toutes les formations aux fins du PEQ, le ministre a rétorqué qu’il ne saurait être question de tirer des conclusions avant que les consultations promises aient eu lieu. « On ne commencera pas notre étude, notre travail en disant les conclusions puis en partant au mur à mur en disant : “Peu importe le résultat des consultations, voici où on va aller. Peu importe ce que nous diront les cégeps, ce que nous diront les recteurs des universités, ce que nous diront les gens du marché du travail, peu importe ce qu’ils vont nous dire, là, rien ne changera” », a résumé M. Roberge.

Dans une série de textes publics, Yvon Boudreau, ex-sous-ministre responsable d’Emploi-Québec, et Michel Cournoyer, l’ancien responsable de la recherche et de la planification au ministère de l’Immigration, relèvent les limites des évaluations faites par Québec des besoins réels en immigration.

Pour eux, les contraintes posées par le Québec pour l’admission des étrangers sont trop restrictives. Car le ministère de l’Emploi a beaucoup de mal à évaluer précisément les besoins en main-d’œuvre.

Emploi-Québec publie L’état d’équilibre du marché du travail – Diagnostics pour 500 professions. On n’y énumère que 25 pénuries de main-d’œuvre pour l’ensemble du Québec (le chiffre varie de 13 à 58 selon les régions). Ces données sont extrapolées afin de dresser une liste des 50 professions les plus recherchées au Québec et une autre liste des professions admissibles au traitement simplifié pour l’immigration.

Or, au Québec, la situation du marché du travail évolue très vite, relèvent les experts. « Au deuxième trimestre de cette année, on comptait 140 000 postes vacants, un record historique. Pour chaque poste vacant, il n’y avait que 1,5 chômeur, toutes catégories et régions confondues. En 2016, on comptait 7 chômeurs par poste vacant », soulignent MM. Boudreau et Cournoyer. Le ministère de l’Emploi continue néanmoins à affirmer qu’il n’y aura pas de pénurie généralisée de main-d’œuvre d’ici 2021, un « constat administratif qui diffère passablement des réalités vécues ».

De la même manière, ces deux spécialistes estiment que Québec ratait le coche en haussant les standards pour la connaissance du français pour les étudiants inscrits au PEQ et leurs conjoints, une intention mise en veilleuse avec le retrait du règlement par le gouvernement, vendredi.

L’exigence du niveau « niveau intermédiaire avancé » au français oral pour le demandeur ainsi que pour son conjoint et ses enfants majeurs risque d’avoir plus de conséquences que la liste des programmes acceptés pour le PEQ, selon MM. Boudreau et Cournoyer.

« La méconnaissance initiale du français ne devrait pas empêcher l’immigration de personnes dont les compétences sont recherchées. Les besoins sont croissants à cause du resserrement du marché du travail. Il faut adapter l’approche à cette réalité », préviennent ces anciens hauts fonctionnaires.

Le passé devrait faire hésiter le ministère de l’Immigration. « En 2012-2013, le Ministère a augmenté ses exigences de connaissance du français dans sa grille de sélection des candidats. Or, à compter de 2013, on a observé une diminution significative du nombre de personnes immigrantes déclarant connaître le français (selon les nouvelles exigences). Chez les travailleurs qualifiés, on est passé de 21 909 personnes admises au Québec en 2013 à 13 583 en 2018, une chute de 38 % ! »

Selon eux, « vouloir à tout prix sélectionner les immigrants sur la base d’une connaissance assez élevée en français, c’est se condamner à recourir à un bassin nettement restreint de candidats potentiels à l’immigration ». Parce que « partout sur la planète, les organisations publiques et privées se concurrencent sans merci pour recruter les talents. Doit-on, dès lors, livrer bataille sur un terrain plus étroit ? Nous croyons qu’au contraire, on devrait chercher à accroître la diversité d’origine de l’immigration économique ».