Un nouvel ambassadeur de Chine à Ottawa entre en fonction ce vendredi au pays sur fond de vives tensions entre le Canada et la Chine. Les deux pays sont à couteaux tirés alors qu’Ottawa réclame la libération de deux Canadiens détenus arbitrairement et que Pékin, de son côté, fait pression pour la libération de la numéro deux du géant Huawei.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Le gouvernement réélu de Justin Trudeau aura la complexe tâche de trouver rapidement une issue à la profonde crise diplomatique qui persiste avec l’empire du Milieu depuis l’arrestation contestée de Meng Wanzhou, à la demande des autorités américaines, en décembre dernier à Vancouver.

Cong Peiwu sera accueilli ce vendredi matin à Rideau Hall pour présenter ses lettres de créance à la gouverneure générale, Julie Payette. Il succède ainsi à Lu Shaye, qui avait été particulièrement critique à l’endroit du gouvernement fédéral en accusant le Canada de « suprémacisme blanc » dans la foulée de l’arrestation de Mme Meng.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Lu Shaye, ex-ambassadeur de Chine à Ottawa, avait été particulièrement critique à l’endroit du gouvernement fédéral.

Sa nomination survient alors qu’Ottawa vient aussi de nommer Dominic Barton au poste d’ambassadeur du Canada à Pékin pour remplacer John McCallum, qui a été remercié de ses fonctions en janvier après avoir commis une bourde diplomatique en commentant publiquement les procédures judiciaires contre la dirigeante chinoise.

M. Barton a d’ailleurs rencontré pour la première fois vendredi et lundi derniers les Canadiens Michael Kovrig, ex-diplomate, et Michael Spavor, entrepreneur, emprisonnés en Chine pour atteinte à la sécurité nationale.

« Le fait que la Chine nomme un ambassadeur et qu’elle accepte le nôtre est signe que le gouvernement chinois veut travailler avec nous. On voit ça d’un bon œil », a indiqué une source haut placée de l’entourage du premier ministre. Il aura fallu cependant neuf mois à Ottawa pour désigner son nouveau diplomate en Chine.

Cela n’est pas étranger aux relations difficiles entre les deux pays. En plus de l’arrestation des Canadiens – quelques jours à peine après celle de Meng Wanzhou –, Pékin a imposé au Canada une série de représailles économiques en bloquant les exportations de canola et en serrant la vis aux producteurs de porc, notamment.

LITIGE COMPLEXE

L’ex-ambassadeur du Canada à Pékin Guy Saint-Jacques estime que la nomination des deux diplomates « peut aider », mais rappelle que le litige est loin d’être simple.

Malheureusement, il n’y a pas de solution facile. Le scénario le plus réaliste, c’est des années de relations larvées et pas très bonnes.

Guy Saint-Jacques, ex-ambassadeur du Canada à Pékin

C’est que Pékin ne semble pas vouloir lâcher le morceau. Encore lors de l’annonce de l’entrée en poste de Dominic Barton, en septembre dernier, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Chine a salué « les efforts » du Canada pour ramener la relation entre les deux pays « sur la bonne voie ».

Mais, du même souffle, il a rappelé que le Canada portait l’entière « responsabilité » du litige, réclamant de nouveau la libération immédiate de Meng Wanzhou. Une doléance qu’Ottawa refuse catégoriquement de satisfaire. La ministre des Affaires étrangères sortante, Chrystia Freeland, a été claire à ce sujet : il est hors de question de s’immiscer dans le cours de la justice.

« On est pris avec [Meng Wanzhou], et une demande d’extradition, c’est sérieux », explique M. Saint-Jacques. « À moins que le miracle vienne de Washington, qui conclurait une entente commerciale globale avec les Chinois, dont Huawei […], et qu’en échange les accusations contre elle soient abandonnées, mais je pense que c’est peu probable. »

À son avis, Ottawa pourrait essayer de calmer le jeu en tranchant sur le processus d’implantation du réseau sans fil 5G au pays auquel souhaite participer le géant chinois des télécommunications. Le gouvernement de Justin Trudeau disait avant les élections vouloir s’assurer que Huawei ne présente pas d’enjeux liés à la sécurité nationale.

QUI EST CONG PEIWU ?

Ce diplomate de 52 ans est réputé pour avoir œuvré au sein du ministère des Affaires étrangères de Chine, depuis 1992. Il a notamment été responsable des affaires touchant l’Amérique du Nord et l’Océanie. De 2000 à 2003, M. Cong a été premier et deuxième secrétaire à l’ambassade de Chine à Ottawa.

« C’est un diplomate de carrière, il a déjà une connaissance du Canada. C’est quelqu’un qui est assez doctrinaire, assez introverti », a indiqué M. Saint-Jacques, qui a fait affaire avec lui notamment sur le « dossier difficile » de Kevin Garrett. « J’ose espérer qu’il ne fera pas autant de déclarations intempestives que son prédécesseur », a-t-il ajouté.

Sur le site internet de l’ambassade, M. Cong souligne que « des échanges amicaux » existent depuis plusieurs années entre la Chine et le Canada et qu’une relation sino-canadienne « saine et stable » est souhaitable « dans l’intérêt commun » des deux pays.