«Je suis tanné d’accrocher des vélos blancs.»

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Au bout du fil, le député fédéral de Rosemont, Alexandre Boulerice, ne mâche pas ses mots. Selon lui, sa circonscription est celle de la métropole où surviennent le plus d’accidents impliquant des cyclistes ou des piétons. Au début du mois de mai, une piétonne a été écrasée par un camion cube à quelques mètres de son bureau de circonscription.

Quand c’est un cycliste qui perd la vie, un vélo blanc apparaît dans le paysage montréalais.

Voilà plusieurs années que le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique (NPD) réclame d’Ottawa l’imposition aux véhicules lourds d’équipements de sécurité, notamment l’installation de bandes de protection latérales.

Cette fois, il brandit un rapport signé par Transports Canada en juin dernier et présenté au Conseil des ministres en octobre.

Le rapport de 146 pages, rédigé après une série de tables rondes et de consultations publiques, se penche spécifiquement sur la sécurité des usagers vulnérables de la route – à savoir les piétons et les cyclistes – à proximité des véhicules lourds. Il s’agit en fait d’un recensement des mesures existantes dans le monde en rapport avec cette cohabitation délicate.

Plusieurs de ces mesures ne sont pas de compétence fédérale – le réaménagement de certaines artères, par exemple. Mais d’autres concernent des champs où Ottawa pourrait intervenir. Notamment l’imposition de barres latérales ou de jupes protectrices sous les camions, une mesure largement répandue en Europe et demandée à hauts cris depuis des années par les regroupements de cyclistes. Ou encore l’installation de capteurs supplémentaires pour couvrir les angles morts.

M. Boulerice a par ailleurs interpellé directement le ministre Marc Garneau dans une missive envoyée la semaine dernière. Il exige que le gouvernement présente «un plan d’action» avant la fin de la session parlementaire.

Pas de législation

Force est de constater que le dossier n’a que peu évolué à Ottawa depuis le dévoilement de ce rapport, il y a bientôt huit mois. Aucun projet législatif n’a suivi la publication du document qui, il est vrai, affirmait dès ses premières pages qu’il ne formulerait pas de recommandations.

«On savait qu’on ne devait pas s’attendre à ce que Transports Canada légifère ou propose quoi que ce soit, nuance Magali Berberonne, chargée de programmes chez Vélo Québec.

«Mais si Transports Canada ne le fait pas, qui va le faire? C’est assez décevant.»

Au cabinet de M. Garneau, on a tenu à souligner que le député de Notre-Dame-de-Grâce – Westmount est lui-même un cycliste et que «le sujet des usagers vulnérables a été au programme des trois rencontres fédérales-territoriales-provinciales depuis le début de [son] mandat».

Les ministres des Transports des provinces et des territoires, nous a-t-on écrit dans un courriel, «ont convenu de faire progresser» les efforts à ce sujet lors de leur dernière rencontre en janvier dernier.

Aucune mesure n’a toutefois été annoncée par Ottawa même, qui affirme toutefois mener, avec la collaboration de municipalités, «des essais routiers en conditions réelles» sur «des systèmes avancés relatifs à la détection et à la visibilité».

«On peut tout à fait apprécier le fait que l’administration étudie les choses avant de prendre une décision, mais c’est comme si personne ne les talonnait pour que des choses concrètes se passent», se désole Magali Berberonne.

«Il y a clairement un manque de leadership pour passer aux prochaines étapes.»

Avantage au camionnage?

Le NPD dénonce par ailleurs que l’industrie du camionnage multiplie les représentations auprès du cabinet de Marc Garneau – un fait avéré, selon le registre des lobbyistes –, alors que Vélo Québec n’a jamais obtenu de rencontre avec le ministre.

À Ottawa, on rétorque avoir plutôt rencontré «à plusieurs reprises» Vélo Canada Bikes, décrite comme «la voie nationale en matière de cyclisme».

Le président de son comité d’administration, Anders Swanson, n’est pas enchanté pour autant par ces échanges.

«On n’a pas d’indications que Transports Canada ou le gouvernement du Canada prennent le vélo au sérieux; le Canada fait partie d’une minorité d’États qui n’ont pas de stratégie de transport actif», affirme M. Swanson en entrevue téléphonique.

«Les camionneurs veulent la même chose que nous, ils ne veulent plus que des cyclistes se fassent écraser, poursuit-il. Mais depuis 50 ans, on vise seulement le transport motorisé. Il est évident que les cyclistes doivent être à la table dans une proportion égale.»