Drôle de diplomatie. Chaque fois que François Legault déclare péremptoirement qu'à cause des prochaines élections, Justin Trudeau ne pourra faire autrement que de satisfaire des demandes du Québec, son objectif s'éloigne un peu.

DENIS LESSARD LA PRESSE

On peut penser qu'un tel ultimatum n'est pas bien reçu à l'édifice Langevin, le bureau du premier ministre à Ottawa. Tout le monde sait bien que l'échéance électorale pèsera lourd dans l'attitude du gouvernement Trudeau dans les prochains mois. Alors pourquoi le dire explicitement ? Quand il aura obtempéré aux demandes du Québec, Justin Trudeau se fera accuser d'avoir cédé à son chantage.

Qui gagne à ce bras de fer ? Les conservateurs d'Andrew Scheer. Avant le dérapage du dossier SNC-Lavalin, les libéraux ne se cachaient pas pour dire qu'ils misaient sur 20 sièges de plus au Québec pour compenser les pertes dans le reste du pays. À six mois des élections, beaucoup de contentieux entre Québec et Ottawa n'ont toujours pas de solution. Sous le leadership d'Yves-François Blanchet, le Bloc québécois est susceptible de faire meilleure figure qu'en 2015.

Surtout à six mois des élections d'octobre prochain, le gouvernement Legault semble plus proche des conservateurs d'Andrew Scheer que des libéraux fédéraux. Toute politique est locale, la CAQ est particulièrement forte dans les régions où les conservateurs sont parvenus à faire élire des députés il y a quatre ans - la région de Québec, Chaudière-Appalaches, le Coeur-du-Québec.

Du point de vue idéologique, la CAQ est plus proche des conservateurs - même si le dernier budget d'Eric Girard était passablement dépensier.

Officiellement toutefois, rien ne transparaît ; à la CAQ, on a donné, par écrit, des instructions claires aux employés, aux présidents de circonscription : éviter de se mêler de la campagne fédérale, pas de sollicitations de financement, pas d'apparition aux tribunes partisanes.

Peu d'atomes crochus

Du point de vue des troupes, pas trop d'atomes crochus entre les libéraux fédéraux et le gouvernement Legault. Bon nombre d'ex-péquistes sont dans des postes stratégiques, pas de communauté de pensée avec le PLC. Plusieurs conservateurs bon teint sont dans les officines à Québec - Carl Vallée et Catherine Loubier ont, dans les premières heures, participé à la transition du nouveau gouvernement caquiste. Eric Girard, le ministre des Finances, et Éric Lefebvre, le whip, ont déjà été candidats de Stephen Harper. André Bachand était député conservateur. Ex-responsable de la recherche des conservateurs sous Brian Mulroney, ex-collaborateur de Jean Charest, Mario Lavoie a été ramené dans l'entourage immédiat de M. Legault. Quelques libéraux fédéraux : Brigitte Legault, directrice de la CAQ, dont la relation avec le PLC s'est terminée sur une notre aigre-douce. Jean-François Del Torchio a travaillé pour les gouvernements Chrétien et pour Stéphane Dion dans l'opposition, mais a traversé un long passage à la CAQ avant de revenir au cabinet de Geneviève Guilbault. Jean-Bernard Villemaire et Jacques Hudon, employés de cabinet caquistes, ont aussi passé plusieurs années au PLC. La ministre fédérale Mélanie Joly faisait partie du cercle des amis de François Legault lors du lancement du mouvement de réflexion qui allait engendrer la CAQ, à l'automne 2010.

Avec le gouvernement Trudeau, Québec entretient « une relation d'affaires », les dossiers progressent, mais bien lentement. Vendredi dernier, le ministre fédéral de l'Infrastructure, François-Philippe Champagne, a eu une réunion de plus de deux heures avec le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, désigné par Québec comme l'interlocuteur pour toutes ces discussions de financement à partir de fonds fédéraux. Des ententes administratives sont toujours longues à mettre en place - le gouvernement de Paul Martin, entre 2003 et 2005, avait multiplié les accords avec celui de Jean Charest. À Québec, on espère encore que le fédéral arrivera avec une entente globale avec le Québec avant l'ajournement de la Chambre des communes, en juin. Mais dans beaucoup de dossiers chauds, le courant paraît passer mieux entre le gouvernement Legault et l'opposition conservatrice qu'avec le gouvernement fédéral.