On ne croyait pas voir ça de sitôt. Mais peut-être que, sans le vouloir, Gabriel Nadeau-Dubois et Québec solidaire sont devenus les alliés objectifs de François Legault et de son projet de loi sur la laïcité.

DENIS LESSARD LA PRESSE

Hier, au moment où Québec solidaire était emberlificoté dans l'application de son nouveau credo pour la liberté totale en matière de signes religieux, une position désormais très proche de celle du Parti libéral du Québec, François Legault y allait d'un message bref, mais susceptible de remporter l'adhésion de bien des Québécois. Pour un débat qui a assez duré, le gouvernement caquiste propose une solution « modérée », utilisant des moyens légitimes, a-t-il dit pour l'essentiel.

Son intervention diffusée sur les réseaux sociaux n'est pas une première pour un premier ministre... tous y ont eu recours pour diffuser leurs voeux de la fête nationale, par exemple. Mais c'est la dramatisation, l'annonce qui en avait été faite au préalable, qui était inusitée. Tout l'après-midi, militants et gérants d'estrade étaient fébriles ; les proches de François Legault ont été inondés de messages interrogatifs : des amendements ? un plan de match précis pour l'adoption ? la menace d'un bâillon parlementaire ?

Les caquistes se sont vite aperçus qu'ils avaient déclenché une réaction nucléaire avec un message bien anodin, enregistré la semaine dernière par un chef au visage tirant sur l'orange. 

Comme le président américain Donald Trump ou le premier ministre ontarien Doug Ford, François Legault veut atteindre les citoyens sans le filtre des médias. Sans surtout devoir essuyer des questions délicates sur l'application des dispositions de sa loi.

Pas d'appel au calme durant ces deux minutes. C'est plutôt le sens commun et surtout le ras-le-bol collectif devant un débat qui dure depuis plus de 10 ans dont il est question. « Il faut être clair, la laïcité ne va pas à l'encontre de la liberté de religion. Chacun reste libre de pratiquer la religion de son choix. Mais il faut fixer des règles, et c'est ce qu'on fait... », a souligné M. Legault.

Persuadé que son approche est appuyée par la population - la Coalition avenir Québec (CAQ) a fait circuler ses sondages internes -, M. Legault insiste pour dire qu'il a fait un « compromis » en acceptant que les gens déjà en poste conservent leurs signes religieux. « Certains vont dire qu'on va trop loin, d'autres, qu'on ne va pas assez loin. En réalité, le projet de loi, il est modéré comme le sont les Québécois. »

Ironiquement, comme pour appuyer sa lecture, au même moment, les contradictions apparues au conseil national de Québec solidaire avaient l'air d'un labyrinthe déjà connu. Françoise David avait annoncé en 2013, avant les élections, que son parti adoptait les propositions de Bouchard-Taylor dans leur intégralité. Pour joindre le geste à la parole, elle déposait même un projet de loi.

C'était à l'époque de la charte de Bernard Drainville, qui proscrivait les signes religieux pour tous les employés de l'État. À l'époque déjà, la CAQ préconisait que l'on ajoute les enseignants aux juges, policiers et agents correctionnels ciblés par le rapport.

En fin de semaine, clairement galvanisés par les résultats des dernières élections, les militants solidaires ont senti le besoin de rebrasser les cartes en conseil national. 

Par une immense majorité, ils ont décidé « qu'aucune règle particulière sur les signes religieux ne devrait s'appliquer à certaines professions plutôt qu'à d'autres, incluant celles qui exercent un pouvoir de coercition ».

Bien que, en atelier, plusieurs militants aient rappelé l'importance de rester sensible aux considérations électorales, de présenter une position acceptable pour les électeurs, les objections d'un Olivier Huard, ex-candidat dans Lanaudière, par exemple, ont été bien vite balayées sous le tapis. « Nous ne sommes pas le parti des urnes, nous sommes le parti de la rue », a lancé Hélène Bissonnette, militante de Viau. Une opinion qui reflétait très largement le courant dominant chez les 300 délégués.

Mais le principe général de la liberté de choix devient vite difficile à expliquer quand surgissent des cas précis. Pour le voile intégral, le niqab ou la burqa, Québec solidaire n'a pas prévu explicitement d'interdiction ; ni pour l'usager ni pour l'employé qui donne les services.

Ainsi, une téléphoniste voilée pourrait être employée par le gouvernement, a convenu hier la députée Ruba Ghazal. La veille, la bénévole qui présidait les discussions avait aussi compris que le parti venait d'adopter comme principe une totale liberté pour le port du voile.

Ici, on verra que Gabriel Nadeau-Dubois est politicien avant d'être militant. En point de presse, il a laissé tomber que seuls les porte-parole du parti étaient habilités à se prononcer sur ce sujet délicat.

Il est évident que l'image d'une fonctionnaire qui, tout en étant voilée, donne des services à la population est embarrassante, difficile à justifier, pour Gabriel Nadeau-Dubois. Le passage difficile rappelle les faux pas de la ministre libérale Stéphanie Vallée, qui ne savait pas si une femme voilée pourrait monter à bord d'un autobus à Montréal. Jeudi, le ministre Simon Jolin-Barrette a eu la même question ; elle peut porter son voile si elle n'a pas à s'identifier, à corroborer un titre de transport avec photo, par exemple. Québec solidaire ne fait pas « de la politique dans les nuages », mais bien « de la politique au Québec en 2019 », où il n'y a pas de « femme portant le niqab qui souhaite vendre des bouteilles de vin à la SAQ », de lancer, cassant, M. Nadeau-Dubois hier.

Mais ni les libéraux de Mme Vallée ni les caquistes de M. Jolin-Barrette n'avaient cautionné le port du voile par un employé d'une société publique. Dans le monde de Québec solidaire, même les chauffeuses d'autobus pourraient porter le voile. Mais pour le cochef de QS, on ne doit pas se poser de questions quand les réponses peuvent être politiquement embêtantes.