(QUÉBEC) La réforme du réseau de la santé du gouvernement libéral n’a rien à voir avec le drame de Granby, a soutenu l’ex-ministre Gaétan Barrette, hier. Mais selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), la loi 10 n’a pas permis d’améliorer les services de protection de la jeunesse.

Denis Lessard
Denis Lessard La Presse
Martin Croteau
Martin Croteau La Presse
Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse

En entrevue, le député libéral a assuré que la mort tragique d’une fillette de 7 ans n’était pas le résultat de sa réforme controversée. « Cette enfant, qui a vécu un terrible drame, avait été prise en charge, a-t-il insisté. On ne peut imputer son décès à la réforme alors qu’elle avait été prise en charge. » 

Des voix se sont élevées hier pour montrer du doigt la réforme mise en place par la loi 10, qui aurait exercé une pression sur les services sociaux en augmentant le nombre de signalements en attente. Or, le dossier de la fillette de Granby était déjà entré dans le système, elle avait été « prise en charge » par le Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ). C’est par la suite que les choses se sont gâtées.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Je n’ai pas fait une réforme des cours de justice au Québec. Quand on lit ce qui a été dit à la cour, on peut se poser des questions sur les façons de fonctionner. Tout pointe vers une réforme de la Loi sur la protection de la jeunesse. » — Gaétan Barrette, député du Parti libéral et ancien ministre de la Santé et des Services sociaux

Selon M. Barrette. il faut plutôt montrer du doigt la Loi sur la protection de la jeunesse, qui consacre « le sacro-saint principe de préserver l’unité familiale ». Dans le cas de la fillette, les tribunaux n’ont fait que l’appliquer, a-t-il dit.

« Tout s’est passé selon des règles qui, à leur face même, sont discutables, a dit l’ancien ministre. Il faut modifier la Loi sur la protection de la jeunesse, la réflexion à faire est là-dessus. »

Accès au réseau

Mais selon la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, qui étudie l’effet de la réforme depuis quatre ans, la réforme Barrette n’a pas permis d’améliorer les services de protection de la jeunesse.

Cet organisme présentera l’an prochain son rapport quinquennal sur la mise en œuvre de la Loi sur la protection de la jeunesse, de 2006. Ce sera sa première évaluation de l’impact de la loi 10.

Bien que les conclusions ne seront publiées que l’an prochain, on est déjà en mesure de déceler certaines tendances, a indiqué en entrevue Brigitte Lagacé, directrice de la protection et de la promotion des droits de la jeunesse. En outre, la réforme Barrette n’a pas amélioré l’accès au réseau pour les jeunes en difficulté.

« Avec les données qu’on a, à ce jour, il ne semble pas qu’il y aurait un impact au niveau de la diminution des délais, du fait d’avoir mis sous un même toit des services. » — Brigitte Lagacé

Il est cependant trop tôt pour conclure que la réforme est un échec, a-t-elle précisé.

Déjà, dans son rapport de 2015, la CDPDJ disait craindre que la réforme ne nuise à la prestation de services. Elle craignait que les déplacements de personnel ne se traduisent par « l’instabilité des équipes de travail et de leur encadrement, sans oublier une perte relationnelle entre intervenants provenant de plusieurs organisations et ayant appris à travailler ensemble ».

Le projet de loi 10, adopté sous le gouvernement Couillard, prévoyait l’abolition des agences de santé et le regroupement des services sous la bannière des Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS et CIUSSS). Il visait à simplifier les services à la population et à améliorer l’efficience du réseau.

La réforme s’est heurtée à un fort « phénomène de résistance », commun dans le cas de réorganisations de cette envergure, note Mme Lagacé. À ce jour, le sentiment d’adhésion est faible au sein du réseau, même si certains intervenants y voient des effets positifs.

« Il y a beaucoup d’inquiétude au niveau des intervenants, beaucoup d’épuisement, indique-t-elle. On nous a parlé de perte d’expertise spécialisée, de manque de soutien clinique et de problèmes de financement. Ça tourne autour de ces constats-là. »

La CDPDJ a rencontré 850 dirigeants du Directeur de la protection de la jeunesse, professionnels et intervenants dans le cadre de sa démarche. Elle rencontrera des parents et des usagers avant de livrer son rapport final.

Enquête sur le drame

Est-ce que les problèmes observés par le CDPDJ ont pu jouer un rôle dans la mort tragique d’une fillette de 7 ans à Granby ? « Je n’en ai aucune espèce d’idée », a répondu Mme Lagacé.

La CDPDJ a ouvert une enquête dès qu’elle a été informée du cas, a-t-elle indiqué. L’organisme n’avait donc pas attendu que le gouvernement Legault le lui demande, comme il l’a fait mercredi.

« La Commission, quand elle est informée de situations où elle a des raisons de croire que les droits d’un enfant sont lésés, a l’obligation d’agir », a dit Mme Lagacé.

Elle invite au passage quiconque est témoin d’un geste de violence à l’endroit d’un enfant à le dénoncer à la CDPDJ.

« Surcharge », « pénurie » et « coupes » chez les travailleurs sociaux

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Guylaine Ouimette, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec

Surchargés de cas, soumis à une pression « insupportable » pour fermer leurs dossiers le plus rapidement possible, les travailleurs sociaux sont souvent incapables de répondre aux demandes de services, ce qui « porte préjudice à la sécurité des enfants ». À la suite de la mort d’une fillette de 7 ans de Granby, qui était suivie par la direction de la protection de la jeunesse (DPJ), ils demandent à Québec une révision rapide, en profondeur, du système de services sociaux. « On a parfois l’impression que, dans le contexte de surcharge, de pénurie, de coupes budgétaires, les dossiers sont gérés pour éviter de donner des services ! Vous comprendrez que les travailleurs sociaux sont indignés par cette logique industrielle », a dénoncé Guylaine Ouimette, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, hier en conférence de presse. Les tâches bureaucratiques et administratives sont devenues tellement lourdes que les travailleurs sociaux doivent y consacrer la moitié de leur temps, ce qui diminue d’autant leur présence auprès de la clientèle, fait-elle remarquer. Les réformes des dernières années ont pratiquement éliminé les services sociaux de première ligne, déplore-t-elle aussi.— Isabelle Ducas, La Presse

Le ministre carmant promet d’aller « au bout de cette histoire »

De passage à Granby hier, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a réitéré son engagement à « tout faire pour aller au bout de cette histoire et pour que jamais un cas semblable ne se reproduise ». Le ministre s’est recueilli quelques instants devant la maison de la fillette morte et a rencontré des membres de sa famille avec le député de Granby, François Bonnardel. M. Carmant a avoué être sous le choc depuis qu’il a appris la nouvelle de la mort de la fillette de 7 ans. « Je suis habité par cette histoire triste et c’était la première journée que je n’étais pas à l’Assemblée nationale. Mon collègue François Bonnardel m’a dit que les gens de Granby apprécieraient ma présence, mais il fallait aussi que je le fasse pour moi », a témoigné Lionel Carmant. François Bonnardel est lui aussi venu se recueillir devant la maison où de nombreux citoyens se sont succédé tout au long de la semaine afin d’honorer la mémoire de la fillette. « C’est la première chose que j’ai voulu faire en revenant de Québec », a-t-il précisé. — Mickael Lambert, La Voix de l’Est