Une Montréalaise accusée d’avoir volé des millions et détruit des vies avec une campagne d’appels frauduleux visant les petites entreprises familiales s’en tire parce que le système de justice n’a pas réussi à la juger dans un délai raisonnable.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

« Jusqu’à ce qu’un plus haut tribunal en décide autrement, le non-respect du droit à être jugé dans un délai raisonnable résultera dans un arrêt des procédures, peu importe les circonstances », a statué le juge de la Cour supérieure Daniel Royer, dans son jugement daté du 14 janvier. Le magistrat a ordonné l’arrêt du processus judiciaire en vertu de l’arrêt Jordan, tout en reconnaissant que le résultat pouvait être « décevant pour la société et les poursuivants ».

Sonia Abbruzzo, une résidante de LaSalle âgée de 54 ans, avait été arrêtée par la GRC en 2018 en lien avec des dizaines de plaintes pour des appels téléphoniques harcelants et frauduleux dans de nombreuses provinces canadiennes.

Entreprises familiales au pied du mur

Les victimes, souvent de petites entreprises avec peu de ressources légales ou comptables, recevaient un appel d’une personne disant travailler pour une agence de recouvrement ou un cabinet d’avocats.

La personne au bout du fil prétendait faussement que l’entreprise avait acheté de la publicité en ligne sur différents sites et n’avait jamais acquitté la facture. Il fallait payer maintenant, sans quoi des huissiers seraient envoyés, des procédures judiciaires seraient lancées, des mesures de recouvrement seraient prises envers des administrateurs et leurs familles.

Selon la police, Sonia Abbruzzo aurait détourné au moins 2,5 millions avec ce stratagème. Elle finissait toujours par trouver quelqu’un qui acceptait d’acheter la paix pour faire cesser le harcèlement et les menaces, en se disant parfois que quelqu’un au sein de son entreprise avait peut-être vraiment acheté par erreur de la publicité web.

Victimes démolies

L’enquête préliminaire de Mme Abbruzzo a été interrompue à maintes reprises parce que des victimes, parfois en larmes, peinaient à relater les propos cruels qui les avaient poussées à dilapider leurs économies.

« Ils ont dit que si je ne paye pas maintenant, ils peuvent se mettre sur ma famille pour qu’ils payent. Mes enfants étaient encore jeunes… où auraient-ils trouvé l’argent pour acquitter toutes mes dettes qu’ils disent que j’ai ? », a raconté Anita Boisvert, qui exploite avec son mari une entreprise agricole dans un village manitobain.

La dame affirme qu’on lui avait expliqué que si elle tardait à payer, la facture allait tripler. Elle a fini par vider jusqu’au dernier dollar d’un compte conjoint détenu avec son mari. Un jour, ses interlocuteurs ont fait monter la pression d’un cran, dit-elle.

« Mme Boisvert, vous êtes morte, bitch. Et nous allons vous pendre », lui aurait-on lancé. Elle dit avoir été terrorisée.

Une autre victime qui travaillait dans une entreprise manufacturière ontarienne a raconté comment les gens au bout du fil lui avaient dit qu’ils connaissaient l’adresse de ses enfants.

« Extrêmement satisfaite »

Les policiers ont saisi 20 téléphones, 50 000 $ en argent et une lettre d’entente avec une des victimes dans un logement lié à Sonia Abbruzzo. Des relevés bancaires, des relevés téléphoniques et du courrier interceptés pointaient aussi vers elle.

Mais comme la cause a traîné trop longtemps, la preuve n’a pu subir l’épreuve des tribunaux. L’accusée échappe à tout procès pour les six chefs d’accusations de fraude et extorsion qui avaient été portés.

« Notre cliente est extrêmement satisfaite de la décision du tribunal considérant que le présent dossier avait d’énormes conséquences sur sa vie résultant de la violation de son droit d’être jugée dans un délai raisonnable », a déclaré MHovsep Dadaghalian, l’avocat de Sonia Abbruzzo.

La Couronne avait déjà accepté un arrêt du processus judiciaire contre six complices allégués dans cette affaire, soit Manuela Agnessi, Domenico Crivello, Shirley De Lafontaine, Bruno Lomanno, Raffaele Lomanno et Tammy Parker.