Plus de sensibilisation auprès des jeunes et une meilleure formation des policiers pour mieux détecter la violence conjugale. Trois ans après le meurtre de Daphné Huard-Boudreault par son ex-conjoint, la coroner fait plusieurs recommandations à Québec pour s’attaquer au phénomène « troublant » de la violence conjugale chez les jeunes. Un rapport qui laisse toutefois sur sa faim le père de la jeune femme.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Plus de sensibilisation auprès des jeunes et une meilleure formation des policiers pour mieux détecter la violence conjugale.

Trois ans après le meurtre de Daphné Huard-Boudreault par son ex-conjoint, la coroner fait plusieurs recommandations à Québec pour s’attaquer au phénomène « troublant » de la violence conjugale chez les jeunes. Un rapport qui laisse toutefois sur sa faim le père de la jeune femme.

« On ne peut pas être contre la vertu, mais je trouve que ce n’est pas assez. Ça ne réglera pas les problèmes », lâche Éric Boudreault.

Le père de Daphné Huard-Boudreault, dont la mort a ému le Québec il y a trois ans, aurait aimé que la coroner se rende « plus loin » dans son rapport déposé lundi. Il déplore aussi d’avoir appris la nouvelle par les médias.

Attirée dans un sinistre guet-apens par son ex-conjoint jaloux, la femme de 18 ans a été étranglée et poignardée une quinzaine de fois dans leur appartement de Mont-Saint-Hilaire, quelques heures après une intervention des policiers laissée sans suite. Anthony Pratte-Lops a été condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 18 ans, l’an dernier.

Il est « troublant », selon la coroner Stéphanie Gamache, que les jeunes de 18 à 29 ans affichent l’un des taux les plus élevés de violence conjugale au Québec.

C’est pourquoi il est « essentiel » que le gouvernement du Québec lance une campagne de sensibilisation et de promotion des rapports égalitaires dans les relations auprès de la population, mais surtout auprès des adolescents à l’école secondaire.

La coroner s’en prend également aux réseaux sociaux dans son rapport. Ceux-ci créent selon elle une « fausse illusion de contacts valorisants » susceptible d’entraîner des « choix malheureux et des relations malsaines ». Ainsi, le gouvernement, et particulièrement le Secrétariat à la condition féminine, a la responsabilité de sensibiliser et d’éduquer les adolescents et les jeunes adultes à la violence conjugale, conclut-elle.

Éric Boudreault regrette que la coroner n’ait pas retenu son idée d“envoyer un intervenant social sur le terrain pour assister chaque victime potentielle de violence conjugale en détresse psychologique. M. Boudreault reproche aux policiers de la Régie intermunicipale de police Richelieu–Saint-Laurent d’avoir laissé l’ex-conjoint de sa fille l’intimider en leur présence.

PHOTO TIRÉE DE FACEBOOK

Anthony Pratte-Lops

Les policiers et le harceleur

Tout indique que le meurtre de Daphné Huard-Boudreault aurait pu être évité en mars 2017. Le matin fatidique, la femme de 18 ans a contacté les policiers pour dénoncer le comportement harcelant de son ex-conjoint. Anthony Pratte-Lops se trouvait alors dans la voiture de la victime lorsqu’elle s’est rendue au travail et refusait d’en sortir. Décrit comme un homme « contrôlant, possessif et jaloux », Pratte-Lops traquait son ex-copine jour et nuit depuis une semaine.

Même s’il a haussé le ton et a insulté la jeune femme devant les policiers, Anthony Pratte-Lops n’a pas été arrêté, puisque la victime refusait de porter plainte et ne portait aucune marque de violence apparente. Les policiers lui ont alors donné rendez-vous plus tard au poste de police pour récupérer ses effets personnels dans leur appartement, puisque Pratte-Lops lui avait volé son cellulaire au nez des policiers.

Mais la jeune femme a de nouveau refusé de porter plainte, même si la policière lui expliquait que les gestes de son ex-conjoint constituaient du harcèlement. Cette policière a insisté pour accompagner la jeune femme dans son appartement pour récupérer ses biens, mais elle est malheureusement arrivée quelques minutes trop tard.

[Les policiers] se lavent les mains en disant que c’est la faute de ma fille de ne pas porter plainte. Mais c’est facile de dire que c’est la faute aux victimes. On demande à une jeune fille de 18 ans en état de choc de porter plainte. Il faut prendre le temps d’évaluer ces personnes et de les calmer.

Éric Boudreault, père de la victime

M. Boudreault a porté plainte en déontologie policière.

La coroner Gamache conclut dans son rapport que les agents qui sont intervenus ce matin-là auraient possiblement pu « détecter des signes de domination » dans le comportement d’Anthony Pratte-Lops avec une meilleure formation sur les cycles de la violence conjugale, alors que la jeune femme ne voulait pas porter plainte contre son ex-conjoint.

C’est pourquoi la coroner recommande que la Régie intermunicipale de police Richelieu – Saint-Laurent mette sur pied des ateliers de formation continue sur la problématique de la violence conjugale pour tous ses policiers. La Régie devrait également effectuer des séances de sensibilisation sur « les émotions des victimes, ainsi que sur leur grande difficulté d’effectuer les bons choix lorsqu’elles sont confrontées à différentes expressions de violence ».

La coroner recommande aussi que le prochain mandat d’inspection du ministère de la Sécurité publique porte sur le traitement des dossiers de violence conjugale pour s’assurer que tous les corps de police au Québec traitent adéquatement ces dossiers.

Jointe par La Presse, la Régie intermunicipale de police Richelieu – Saint-Laurent s’est abstenue de commenter le rapport.

Au cabinet de la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, on indique avoir « pris acte » du rapport du coroner. « Il faut savoir que plusieurs actions sont déjà en cours de réalisation dans le cadre du plan d’action gouvernemental en matière de violence conjugale », a-t-on expliqué.

Le Secrétariat à la condition féminine s’est contenté de répondre que le rapport sera analysé pour « inclure les constats de la coroner dans la réflexion visant l’amélioration continue des interventions en violence conjugale ». Le porte-parole du Secrétariat soutient qu’une campagne de sensibilisation à ce sujet a déjà été diffusée en février dernier, mais qu’il reste du « travail à faire » en matière de violence conjugale.