Quatre Montréalais viennent d’être accusés relativement à une violente agression contre la famille d’un leader de la mafia à Hamilton. Leur arrestation survient au beau milieu d’une lutte sanglante au sein de la mafia ontarienne, bataille dans laquelle des acteurs du crime organisé québécois pourraient avoir des intérêts.

Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse
Daniel Renaud
Daniel Renaud La Presse

Charles-Olivier Boucher-Savard, 29 ans, Martine Villeneuve, 27 ans, Jonathan Monette, 24 ans, et son père, Marc Monette, 53 ans, ont comparu au palais de justice de Hamilton pour être accusés de tentative de meurtre sur des membres non identifiés de la famille Luppino-Violi, important clan mafieux de la région.

Tous les accusés sont résidants de Montréal. Par le passé, Boucher-Savard et Villeneuve ont déjà été décrits comme des relations des Hells Angels dans le cadre d’enquêtes policières au Québec.

L’agression

Il y a un an, en avril 2018, les trois hommes du groupe auraient fait irruption dans la résidence d’un membre de la famille Luppino, dans la région de Hamilton. Selon le journal local Hamilton Spectator, la maison appartient à Natale Luppino, l’un des dirigeants du clan Luppino-Violi.

Un membre de la famille qui était à la maison a été poignardé, alors qu’un autre a réussi à fuir et à alerter les voisins. Les Québécois ont fui et la personne blessée a pu être soignée.

Questionné par La Presse, le détective Peter Thorn, de la police de Hamilton, a confirmé hier que l’attaque était liée aux activités criminelles de la famille mafieuse Luppino.

« Je crois que cela fait partie des actes qui se poursuivent dans le secteur de Hamilton et la grande région de Toronto », a-t-il dit en référence à la flambée de violence qui frappe la mafia en Ontario.

Ce sont deux autres services de police municipaux de la région de la Ville Reine qui avaient identifié la bande de Québécois comme un groupe actif dans la région susceptible d’être relié à des actes de violence impliquant le crime organisé et qui avaient mis la police de Hamilton sur leur piste.

Le détective Peter Thorn affirme que le motif exact de l’attaque n’est pas encore connu. Deux perquisitions ont été menées à Montréal avec l’aide de la Sûreté du Québec (SQ), dans une résidence et une voiture utilisée par Marc Monette.

Événements d’une rare violence

Les meurtres et tentatives de meurtre se succèdent à un rythme effréné dans les milieux mafieux de l’Ontario depuis un certain temps. Les deux clans mafieux qui conservaient la main haute sur la région de Hamilton depuis les années 60-70, les Musitano et les Luppino-Violi, ont été touchés.

« C’est plus de violence que nous n’en avons vu depuis des décennies. C’est difficile à suivre. Et le vide créé est plus grand que celui que nous observons depuis des décennies », explique Stephen Metelsky, policier récemment retraité qui a notamment enquêté sur la famille Violi et qui enseigne maintenant en criminologie à Hamilton.

La semaine dernière, Pat Musitano, soupçonné d’être le chef du clan Musitano, a été blessé par plusieurs coups de feu. Il a survécu. Son frère Angelo avait été assassiné il y a deux ans.

PHOTO JOHN RENNISON, THE HAMILTON SPECTATOR

Pat Musitano

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Cece Luppino

En janvier, Cece Luppino, neveu de Natale Luppino, a été assassiné à la résidence de son père, Rocco, autre mafieux notoire. Et en septembre, un agent d’immeubles que la police croyait associé à la mafia avait été tué à sa maison près de Niagara.

Historiquement, les Musitano ont toujours été de proches alliés du parrain montréalais Vito Rizzuto, dont l’autorité s’étendait dans tout le Canada jusqu’à sa mort en 2013.

Les Luppino-Violi, eux, comptent dans leurs rangs les frères Domenico et Giuseppe Violi, élevés à Montréal. Leur père, Paolo Violi, était l’un des dirigeants de la mafia montréalaise jusqu’à ce qu’il soit éliminé pendant la prise de pouvoir du clan Rizzuto en 1978. Les fils Violi avaient alors été envoyés en Ontario, où ils avaient de la parenté (leur mère était une Luppino). Tous deux sont aujourd’hui incarcérés pour trafic de drogue.

Paris sportifs

Des policiers ont confié à La Presse que les paris sportifs illégaux, notamment, sont la pomme de discorde qui agite tous ces groupes.

Selon certaines sources, la dispute impliquerait depuis quelques mois de nouveaux acteurs, dont des Hells Angels ontariens et québécois.

« On voit des Hells Angels ontariens rencontrer des gens à Montréal. Des Hells Angels québécois sont influents en Ontario. On ne sait pas exactement ce qui se passe, mais il y a quelque chose qui se trame actuellement », explique l’un de nos informateurs, qui a requis l’anonymat car il n’est pas autorisé à parler aux médias.

« Il y a actuellement beaucoup de Québécois qui sont utilisés pour exécuter des contrats en Ontario. Pour se rendre là-bas afin de commettre des crimes, il faut qu’ils aient eu le feu vert et une commande. » — L’un de nos informateurs

« Avant, c’était plus facile de savoir ce qui se passait au sein du crime organisé, mais aujourd’hui, il y a tellement d’alliances que c’est beaucoup plus compliqué », poursuit notre source.

« Les gens viennent du Québec pour faire des jobs là-bas. Il y a des gens du Québec qui s’intéressent à ce qui se passe en Ontario », ajoute une autre source.

Les paris sportifs ont toujours été très lucratifs pour les organisations criminelles. La preuve accumulée durant l’enquête Colisée au début des années 2000 avait révélé qu’en à peine un an, le clan Rizzuto de Montréal avait fait des profits de 27 millions avec les paris.

En 2013, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avait démantelé à Toronto un réseau de paris illégaux lié tant à la mafia qu’aux Hells Angels, et qui avait une antenne à Montréal.

Répercussions hors de l’Ontario

Stephen Metelsky croit qu’il est trop tôt pour pointer un responsable de la vague de violence actuelle. L’avenir dira qui en sortira affaibli et qui en sortira plus fort.

« Avec l’affaiblissement des deux familles traditionnelles du crime organisé à Hamilton, il y a une ouverture pour un groupe extérieur qui voudrait faire une percée dans cette région stratégique proche de Toronto et des États-Unis », dit l’ex-enquêteur.

Pierre De Champlain, analyste retraité de la GRC, croit aussi que ces affrontements auront des répercussions dans les autres provinces.

« L’Ontario est présentement un champ de bataille entre deux ou trois factions et un vainqueur va finir par émerger. Il y a une métamorphose au Canada et nous allons voir apparaître de nouveaux acteurs », prévoit-il.

Et entre l’Ontario et le Québec, « il y a des cloisons, mais ce n’est pas hermétique », ajoute-t-il.