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Le pardon

Le père, la soeur et la mère de... (Photo: Denis Courville, archives La Presse)

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Le père, la soeur et la mère de Chantal, violée et assassinée par Normand Guérin et Gilles Pimparé. M. et Mme Dupont ont rapidement pardonné aux meurtriers de leur fille.

Photo: Denis Courville, archives La Presse

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Le double meurtre du pont Jacques-Cartier

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Le double meurtre du pont Jacques-Cartier

Notre dossier sur les meurtres sur le pont Jacques-Cartier en 1979. »

Yvan Marcil a pardonné aux meurtriers de son frère, Normand Guérin et Gilles Pimparé, mais il a pris des années avant d'y arriver.

«J'ai réussi à pardonner, mais le processus a été très long, dit-il. Au début, c'est le déni, tu ne veux pas reconnaître la tragédie. Mais tu ne peux pas pardonner sans d'abord voir le mal qui a été fait. Et ça, ça prend des années.» Le soir du 3 juillet 1979, Maurice Marcil, 14 ans, revenait de La Ronde, à pied, avec une amie, Chantal Dupont, 15 ans. En traversant le pont Jacques-Cartier, ils ont croisé Normand Guérin et Gilles Pimparé. Chantal et Maurice ont été jetés vivants en bas du pont Jacques-Cartier.

Des meurtres gratuits, crapuleux. Un long frisson d'horreur a secoué le Québec, bouleversé par le destin tragique des deux adolescents.

Même si 30 ans se sont écoulés depuis le drame, Yvan Marcil reste marqué au fer rouge. Je l'ai rencontré dans un presbytère, rue Rachel, au coeur du Plateau-Mont-Royal. Son presbytère. Yvan Marcil est prêtre. Il avait 18 ans quand Maurice est mort. Aujourd'hui, il en a 48.

Yvan Marcil est bâti d'une seule pièce: grand, épaules musclées, mains larges comme des palettes. Des petites lunettes cerclées d'argent chevauchent son nez fin. Une barbe mange son visage. Il est calme, réfléchi.

«Je peux pardonner, mais je ne pourrai jamais oublier ce qui s'est passé, tient-il à préciser. Le pardon, ce n'est pas l'acceptation du mal. Ce qui est arrivé à mon frère sur le pont Jacques-Cartier est horrible. Je suis encore scandalisé et j'espère que je serai indigné toute ma vie. Sa vie a été détruite, c'est grave. Ce meurtre a atteint ma famille et a bouleversé ma vie à tout jamais.»

«Je me suis demandé ce que je faisais avec ce mal. Est-ce que je voulais vivre toute ma vie dans le ressentiment et l'amertume? Me replier, m'enfermer dans cette prison intérieure? J'ai décidé de me libérer de ce poids en pardonnant. Jeannine Dupont, elle, a rapidement atteint le pardon. C'est quelqu'un de très spirituel.»

Jeannine Dupont, la mère de Chantal; Chantal qui a été violée avant d'être jetée en bas du pont. Les Dupont ont rapidement pardonné aux meurtriers, un geste qui a provoqué une énorme controverse et soulevé une hostilité à peine voilée.

Yvan Marcil connaissait les Dupont avant les meurtres. Il les avait rencontrés deux ans plus tôt. «Louis et Jeannine Dupont cheminaient dans la religion catholique. On suivait ensemble des sessions de formation à la vie spirituelle. J'ai vécu le processus du pardon avec les Dupont. Ils ont témoigné dans des groupes de prière. Puis il y a eu le film de Boivin*.»

Un film crève-coeur, réalisé 13 ans après les meurtres, qui a provoqué un débat monstre sur le pardon. En acceptant de participer au film de Denis Boivin, les Dupont franchissaient un pas de plus dans leur démarche spirituelle. Leur pardon devenait public.

***

En 1992, le cinéaste Denis Boivin tourne son film sur le double meurtre du pont Jacques-Cartier. Il retrouve les parents de Chantal Dupont, le père du jeune Maurice Marcil et le meurtrier, Normand Guérin.

Le film commence avec le récit des meurtres. Un récit brutal, insoutenable, calqué sur les aveux de Normand Guérin et lu par le journaliste Claude Poirier.

En apprenant la mort de sa fille, Louis Dupont s'effondre. «J'ai pleuré beaucoup, confie-t-il à la caméra. J'ai voulu arrêter, mais j'étais pas capable.»

Puis il a pardonné. Tout de suite. «Pardonner, c'est offrir notre fille au Seigneur. (...) Au procès, on disait bonjour à Normand Guérin avec un signe de la tête et un petit sourire. Il a compris que le pardon était fait.»

«Ils ont commencé à m'écrire, raconte Normand Guérin. Ils me pardonnaient. Pour moi, c'était insensé.»

La mère de Normand Guérin a été stupéfiée par le pardon des Dupont. Elle les a croisés au procès de son fils. «La première fois que j'ai entendu parler du pardon, dit-elle, c'est quand M. Dupont est venu me voir en cour. Il m'a dit qu'il pardonnait. Ça m'a ben surpris, j'ai pas été capable de dire merci. Ça m'a aidée à surmonter tout ça ben gros. Ça prend du caractère. Ça doit être la religion qui les aide beaucoup, ils sont très religieux.»

Le père de Maurice, lui, a rejeté le pardon. Un rejet viscéral. «Pardonner! La première fois que j'ai entendu ça, ça m'a choqué. Un pardon, c'est une manipulation de l'intérieur. Faut que tu embarques dans un bag religieux.»

Les Dupont et Normand Guérin se sont rencontrés en 1992, en prison, sous l'oeil de la caméra de Boivin. C'est la scène finale du film.

M. Dupont s'approche, Normand Guérin hésite. Il prend Guérin dans ses bras. Mme Dupont avance timidement. Les trois s'étreignent en pleurant, le père, la mère et le meurtrier qui a violé et tué Chantal en la jetant en bas du pont.

«C'est le plus beau moment de ma vie», dit le père entre deux sanglots.

Les Dupont ont visité Normand Guérin en prison une ou deux fois par an. Le 27 avril, Mme Dupont est morte, terrassée par la sclérose latérale amyotrophique. Elle n'a jamais regretté son geste.

«Après la diffusion du film, j'ai été inondé d'appels, raconte Denis Boivin. Ça venait de partout: la Floride, la Suède, le Rwanda...»

Curiosité, fascination, volonté d'en savoir davantage. Le film a étonné, choqué. Il n'a laissé personne indifférent.

***

Gilles Pimparé a refusé de participer au film de Denis Boivin. «Quand j'ai su que les Dupont pardonnaient, je me suis dit: "Quessé ça? Sont fuckés ben raide!"«

Depuis 1979, les Dupont ont visité Gilles Pimparé trois ou quatre fois en prison.

«J'ai jamais été à l'aise avec ça, affirme Gilles Pimparé, que j'ai interviewé à la prison de La Macaza en avril. Ils parlaient de Dieu, du Seigneur. C'est des charismatiques. Ils me disaient, en parlant de leur fille: "Le Seigneur est venu la chercher, c'était son heure".»

Gilles Pimparé et Normand Guérin ont passé des années dans le même pénitencier. Ils se parlaient des Dupont. Pimparé était sceptique, Guérin, emballé. «Normand me disait que les Dupont voulaient l'adopter quand il sortirait de prison. Ils voulaient vivre ensemble. Je lui ai dit: "T'es fucké ben raide dans la tête! C'est complètement débile!"»

«J'avais confié à M. Dupont que mon père m'avait agressé quand j'étais jeune, poursuit Pimparé. Il m'a demandé si je lui avais pardonné. Je lui ai répondu non. Il m'a dit: "Dis-toi que je suis ton père, pis je te demande pardon pour ce que je t'ai fait". Il pleurait. J'ai trouvé ça ben spécial.»

En 2007, Gilles Pimparé a envoyé une lettre aux Dupont leur demandant de ne plus le contacter. «Je trouvais ça malsain.»

Il a aussi coupé les ponts avec Normand Guérin. «Normand voulait me parler des Dupont. Je lui ai dit: "Décâlisse, je veux rien savoir! Je sais pas c'est quoi ton trip!"»

Les Dupont ont refusé de m'accorder une entrevue. Normand Guérin aussi. Il m'a écrit une lettre. «Ce n'est pas une bonne chose que de remuer le passé ou tout simplement de faire parler de moi après toutes ces années. En ce moment, le monde ne sait rien de moi et je pense que c'est correct comme ça.»

***

«Les Dupont ont fait un acte d'amour qui vient de leur foi, un acte surhumain, croit Yvan Marcil. Ils voulaient permettre à Normand Guérin de cheminer et de sortir de sa prison intérieure. C'est exceptionnel. Même pour moi, le geste des Dupont reste à la limite du supportable. C'est tellement fort. L'assasin de son enfant... On n'est plus dans les liens naturels. C'est un acte de foi qui va au-delà du mal.»

Yvan Marcil parle beaucoup, avec de grands gestes de la main. Le crépuscule envahit doucement le presbytère. La noirceur enveloppe la rue Henri-Julien et le bruit des voitures est assourdi par les lourds rideaux qui couvrent les fenêtres.

Yvan Marcil pense souvent à son petit frère. «Je garde un lien avec lui par la prière. C'est la consolation de la foi.»

Sa foi l'aide à supporter le deuil. «C'est beaucoup plus difficile de croire en l'humain que de croire en Dieu», laisse-t-il tomber avec un soupir.

Secoué par un léger frisson, il enfile un chandail, puis reprend le fil de ses idées: la mort, le mal, la douleur, la foi, le pardon.

Il parlerait de son frère pendant des heures. C'est sa façon à lui de faire le deuil.

* Le film de Denis Boivin, Le pardon, est disponible sur le site www.netima.ca.




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