La teneur du jugement à venir de la Cour suprême du Canada n'y changera rien: que la prostitution soit décriminalisée ou non au pays, la Ville de Montréal compte éradiquer les centaines de salons de massage érotique qui prolifèrent sur son territoire.

Mis à jour le 18 déc. 2013
Isabelle Hachey LA PRESSE

«Nous allons appliquer la réglementation, qui interdit l'exploitation des salons de massage érotique à Montréal. On les a ouverts sous de fausses représentations. Le seul endroit où ils sont permis, c'est au centre-ville, où le zonage est différent», explique Anie Samson, responsable de la sécurité publique à la Ville de Montréal.

La décriminalisation de la prostitution n'aurait aucun impact sur la volonté - et la capacité - de la Ville à faire le ménage, estime Mme Samson. «C'est une question de zonage. Ces commerces ne sont pas permis dans les quartiers résidentiels. Et ce n'est pas parce que la Cour suprême décide de décriminaliser la prostitution qu'on va se mettre à changer notre zonage.»

Décision historique

Vendredi, le plus haut tribunal du pays rendra une décision historique qui pourrait décriminaliser plusieurs activités entourant la prostitution, dont la sollicitation, la tenue d'une maison de débauche et le fait de vivre des fruits de la prostitution.

Voilà des années que Stella, organisme qui soutient les travailleuses du sexe à Montréal, attend ce jugement. Si ces trois articles de loi sont déclarés inconstitutionnels, les adultes consentants pourront enfin travailler librement et avoir accès à la même protection policière que les autres citoyens, explique la directrice générale de Stella, Émilie Laliberté.

Mais alors que les travailleuses du sexe n'ont jamais été si près du but, un fort vent abolitionniste souffle sur Montréal. De nombreuses voix s'élèvent pour demander l'éradication des salons de massage, considérés comme des lieux propices à la traite humaine. Et pour la première fois, en octobre, la Gendarmerie royale du Canada a démantelé un réseau criminel qui forçait des jeunes filles à se prostituer dans des salons de la région montréalaise.

Mais la lutte contre la traite humaine ne doit pas se faire sur le dos des femmes qui offrent des services sexuels en toute liberté, selon Mme Laliberté, qui pourfend le «plan de répression» annoncé il y a un mois par la nouvelle administration montréalaise.

«On reçoit des courriels, des appels de masseuses en détresse. Elles se demandent ce qui se passe, elles voient des salons fermés par la police, des femmes arrêtées et accusées... C'est la panique générale dans les salons de massage, raconte Mme Laliberté. Déjà, il y a moins de masseuses qui osent travailler, moins de clients qui osent fréquenter les salons.»

Depuis l'annonce du maire Denis Coderre, plusieurs femmes vivent dans la «peur constante» de perdre leur emploi et, surtout, un lieu de travail sécuritaire, ajoute-t-elle. «Du jour au lendemain, toutes les femmes qui travaillent dans les salons risquent de se retrouver à la rue. Il y en a plusieurs qui vont se retrouver dans des agences d'escortes. Une telle stratégie fragilise énormément la situation des masseuses.»

Soutien

Anie Samson, qui dirigera dès janvier un comité chargé d'éliminer les salons dans les quartiers résidentiels de Montréal, assure que les femmes mises au chômage forcé auront du soutien. «On se rend compte que c'est souvent le milieu criminalisé qui contrôle ces salons. On ne veut pas juste les fermer, on veut aussi réinsérer ces femmes dans la communauté», dit-elle.

Au moins 260 salons de massage érotique ont pignon sur rue à Montréal. Ces endroits annoncés par des néons et protégés par d'épais rideaux ont largement remplacé la prostitution de rue au cours des dernières années dans la métropole. Les tenanciers prétendent ouvrir un commerce offrant des «soins personnels» lorsqu'ils demandent un permis à la Ville.

Montréal pourrait imiter Toronto et créer un permis spécifique aux salons de massage érotique, ce qui permettrait d'en limiter considérablement le nombre. «Le danger, c'est de créer un marché parallèle pour combler la demande», prévient toutefois Mme Laliberté.