Des militants d’extrême gauche ont attaqué un monument montréalais qu’ils qualifient de « symbole colonial et impérialiste de la nation québécoise », dans la foulée du mouvement international de déboulonnage de statues.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Le monument centenaire rendant hommage à Dollard des Ormeaux au parc La Fontaine a été maculé de grosses taches de peinture rouge au cours des derniers jours. Le mot « assacin » [sic] a été tracé à l’avant du piédestal.

PHOTO TIRÉE DU SITE MONTRÉAL CONTRE-INFORMATION

Le monument rendant hommage à Dollard des Ormeaux, après l’action de militants d’extrême gauche

Un communiqué revendiquant l’attaque a été publié lundi sur le site Montréal Contre-Information, une plateforme utilisée par les militants anarchistes de la métropole pour se vanter de leurs actions.

« Dollard des Ormeaux s’inscrit dans cette lignée des symboles anti-autochtone et militariste cléricaux », indique le texte. « Héros de guerre coloniale de contrefaçon ayant comme unique fait d’armes de s’être fait exploser avec un tonneau de poudre noire, telle une bombe humaine, pour empêcher l’avancée des guerriers mohawks. »

Adam Dollard des Ormeaux (1635-1660) est un colon français qui est passé à l’histoire pour avoir mené une petite expédition militaire à la rencontre d’un groupe de Mohawks dont Montréal craignait l’attaque. Dollard des Ormeaux et ses hommes, des colons et des Hurons, ont investi puis défendu un fortin sur la rivière des Outaouais avant d’y périr, en 1660.

Le personnage a été transformé en héros canadien-français par des historiens du début du XXsiècle, qui y voyaient la figure du colon catholique prêt à prendre les armes pour défendre sa patrie. L’historien nationaliste Lionel Groulx a largement contribué à populariser l’image d’un Dollard des Ormeaux héroïque, lançant un baril de poudre sur des Mohawks sanguinaires.

C’est dans ce contexte que le monument du parc La Fontaine a été érigé, en 1920, après une collecte de fonds populaire. La commande a été passée au réputé sculpteur Alfred Laliberté. L’ensemble « illustre autant l’héroïsme, le courage et la ténacité du personnage que le sentiment nationaliste et la volonté d’écrire l’histoire du Québec qui règnent alors », commente le registre des œuvres d’art public de la Ville de Montréal.

« Une honte nationale québécoise »

Le Service de police de la Ville de Montréal a confirmé que la peinture aurait été lancée vendredi ou samedi dernier. Le méfait a été constaté samedi par deux policiers. « Il y a un rapport qui a été rédigé et il y a une enquête qui a été ouverte », a indiqué la porte-parole Caroline Chèvrefils. Le travail des policiers risque toutefois d’être difficile : « Il n’y a aucun témoin de l’incident et il n’y a aucune caméra de surveillance qui est disponible pour cet endroit », a-t-elle dit.

L’auteur ou les auteurs de l’attaque se présentent comme le « Groupe Libération Socialiste », un nom qui n’avait jamais émergé auparavant.

« La statue de Dollard des Ormeaux est une honte nationale québécoise et un vestige facho-chrétien. Les révolutionnaires québécois.es doivent traquer ces symboles réactionnaires et les détruire pour mettre en avant une réelle marche vers la réconciliation », affirme le communiqué.

Nous sommes dans la digne lignée des masses populaires afro-américaines qui depuis plusieurs semaines déjà font tomber presque chaque jour des monuments coloniaux et esclavagistes aux États-Unis.

Extrait du communiqué du « Groupe Libération Socialiste »

Le groupe applaudit aussi les attaques à la peinture à répétition contre la statue de John A. Macdonald, en plein centre-ville de Montréal. Ce monument est régulièrement aspergé de rouge, puis nettoyé. Les communiqués publiés après ces actions demandent que la statue soit purement et simplement retirée de l’espace public parce que le premier premier ministre du Canada faisait la promotion de politiques « racistes » envers les autochtones.

Le « Groupe Libération Socialiste » termine son communiqué avec des slogans en faveur de l’indépendance du Québec et du socialisme.

La police pourrait avoir du mal à remonter jusqu’aux auteurs de l’attaque à travers ce communiqué de revendication : les moyens pris par les gestionnaires de Montréal Contre-Information pour échapper à la police semblent fonctionner depuis quelques années.

« Qu’on réfléchisse à ces questions-là »

Joint par La Presse, l’historien Éric Bédard dit comprendre que la vision qu’un peuple a de son histoire évolue, mais qu’il vaudrait mieux en discuter que d’attaquer des monuments.

« Je n’ai aucun problème à ce qu’il y ait une évolution de nos rapports avec les grands personnages, mais je voudrais qu’il y ait un débat public, qu’on réfléchisse à ces questions-là, et non pas que quelques groupuscules prennent les devants », a-t-il dit.

J’espère que les pouvoirs publics vont trouver une façon de canaliser ce besoin de réfléchir à ces questions-là. […] Il y a un chantier. Visiblement, c’est sensible.

Éric Bédard, historien

Au Québec, ces questions sont encore davantage compliquées par le fait que la majorité francophone s’est longtemps considérée elle-même comme oppressée et colonisée.

Quant à Dollard des Ormeaux lui-même, il a été un canevas utile pour les historiens nationalistes comme Lionel Groulx parce qu’on ne connaît pas la motivation qui l’a poussé à organiser son expédition militaire, a expliqué M. Bédard, professeur à la TELUQ.

« On sait très peu de choses de ce personnage », a-t-il affirmé, ajoutant toutefois que rien ne laisse croire à une volonté fondamentalement d’extermination. « Il ne s’en va pas combattre les Amérindiens comme civilisation. Il va combattre un ennemi particulier, l’ennemi iroquois, avec des alliés amérindiens. »