L’inspection en tunnel pendant les heures d’exploitation du métro a été suspendue par la STM après un incident qui aurait pu avoir des conséquences tragiques en septembre dernier. Le Syndicat du transport de Montréal et un des employés concernés estiment qu’une telle décision pourrait entraîner une augmentation des bris d’équipement, et donc des retards.

Raphaël Pirro
La Presse

Alors que les voitures défilent dans le souterrain montréalais, sans que les passagers s’en aperçoivent, de petits escadrons de travailleurs – les « parcoureurs » – sillonnent à pied les tunnels pour s’assurer que rien n’entrave le bon fonctionnement du réseau.

Mais en raison d’un incident survenu le 19 septembre dans l’arrière-gare de Côte-Vertu, la Société de transport de Montréal (STM) remet leur rôle en question, et depuis le 16 octobre, l’inspection en tunnel pendant les heures d’exploitation est sujette à un moratoire. Les quatre parcoureurs impliqués dans l’incident ont été temporairement suspendus.

C’est un des métiers les plus dangereux, mais aussi des plus critiques pour le bon fonctionnement du réseau : les parcoureurs sont un peu les « pompiers » du métro et répondent aux signalements d’urgence.

Lorsqu’un téléphone cellulaire tombe sur les rails et provoque un arrêt de service, c’est un parcoureur qui s’en charge. Idem lorsque de la fumée est détectée, ou quand une pièce d’équipement nécessite une intervention rapide.

On vérifie les barres de guidage, les pistes de roulement, les rails, un peu tout, en fait.

Un parcoureur qui a joint La Presse pour faire état de la situation, et qui a exigé que son nom ne soit pas dévoilé afin de pouvoir s’exprimer librement

Les deux équipes de 14 parcoureurs (une le jour, une le soir) évoluent dans un environnement particulier. Au moindre faux pas, ils peuvent être électrocutés ; à la moindre inattention, une voiture de métro peut leur passer sur le corps. Dans ce contexte, une bonne condition physique et mentale est essentielle.

Un rapport de la firme Services exp. daté de 2012, sur lequel La Presse a mis la main, détaille les risques du métier et émet des recommandations. On propose entre autres des évaluations annuelles de l’ouïe et de la vision des parcoureurs. Ces évaluations sont aujourd’hui en vigueur à la STM.

Un incident qui change la donne

L’incident du 19 septembre va comme suit. Une équipe de quatre parcoureurs a été appelée dans l’arrière-gare de la station Côte-Vertu pour réparer une pièce d’équipement brisée après le passage d’un train.

En chemin vers les lieux, les parcoureurs auraient fait fi de certaines règles encadrant les procédures de sécurité lors du cheminement en tunnel.

« Lorsque les parcoureurs sont intervenus à Côte-Vertu, ils avaient de l’équipement dans les mains, et ils ont cheminé dans le centre de la voie, où c’est alimenté. […] Ils se sont exposés à des risques complètement inutilement », avance Martin Chartrand, directeur de l’entretien des équipements fixes à la STM.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Martin Chartrand, directeur de l’entretien des équipements fixes à la STM

« Sans être alarmiste, on aurait pu en arriver à une électrocution avec mort d’homme. Face à ça, nous avons été obligés de réagir », dit-il.

Éberlué en apprenant les faits, Martin Chartrand a lancé une enquête interne, et les quatre parcoureurs ont été suspendus une semaine.

Le parcoureur qui a joint La Presse n’a pas la même vision des choses. « Ils ont trouvé que l’on avait mis notre vie en danger. Mais cette intervention, ça fait 30 ans qu’on la fait de même », a-t-il affirmé savoir.

« Quand on reçoit des appels d’urgence, on nous pousse dans le cul pour répondre le plus rapidement possible, soutient le parcoureur. C’est sûr qu’à un moment donné, on oublie certaines mesures de précaution, mais on essaie quand même de rendre service le plus rapidement possible. »

Finalement, l’enquête a permis d’établir que les écarts au chapitre de la sécurité étaient chose commune chez les parcoureurs depuis longtemps, a expliqué M. Chartrand.

Résultat : depuis le 16 octobre, un moratoire sur le travail en tunnel est en vigueur.

L’inspection en tunnel étant écartée, les parcoureurs répondent maintenant uniquement aux cas d’urgence, et ils sont accompagnés par des gestionnaires.

Une remise en question

L’enquête a fait place à une analyse en profondeur de toutes les facettes du métier.

« Actuellement, chaque tâche est analysée avec l’ingénierie, avec la gestion et nos partenaires de la santé et sécurité pour voir si c’est la manière la plus efficace de travailler », souligne Martin Chartrand.

Le parcoureur estime que l’arrêt de la prévention en tunnel pourrait multiplier les bris, donc les interruptions de service, dans le réseau. « Des bris, il va y en avoir de plus en plus. »

Gleason Frenette, président du Syndicat du transport de Montréal, qui représente 2500 employés d’entretien, partage cette analyse.

C’est un poste indispensable pour maintenir l’exploitation sécuritaire des trains. Ce serait une grave erreur que de les empêcher d’aller faire de la prévention en tunnel.

 Gleason Frenette

Pour Martin Chartrand, la main-d’œuvre déjà mobilisée par la STM est suffisante pour répondre aux éventuels bris d’équipement en tunnel. Toutes les nuits, entre 300 et 400 employés sont à la tâche, sur près de 130 chantiers, signale le directeur.

« C’est vrai que les inspections sont arrêtées, mais les opérateurs [conducteurs] sont 20 heures par jour en tunnel. Ils sont à même de rapporter les bruits suspects », prévient M. Chartrand.

Martin Chartrand avance que la STM est une des seules sociétés de transport au monde à faire de l’inspection en tunnel pendant les heures d’exploitation.

Une décision sur l’avenir du métier devrait être rendue en début d’année.

« On remet en question nos façons de faire. Est-ce que le poste de parcoureur sera le même après la fin de nos analyses ? Je ne peux pas le dire. »