Ce n'est malheureusement pas un secret bien gardé entre Québécois: les Jeux olympiques de Montréal, du point de vue de l'héritage qu'ils ont laissés, sont considérés dans le monde entier comme un échec. Contrairement à Barcelone et à Sydney, Montréal n'a pas profité de son rendez-vous de 1976 pour redonner vie à des quartiers entiers. Les installations olympiques, qu'on a mis 30 ans à payer, sont sous-utilisées, et les Montréalais ne se sont jamais approprié ce grand site froid et bétonné.

Karim Benessaieh LA PRESSE

Mais il y a de l'espoir, estiment les experts du Groupe de recherche sur les espaces festifs (GREF), qui ont notamment participé, dès 2003, à la conception du Quartier des spectacles. Ils ont présenté le mois dernier un rapport étoffé qui a suscité l'enthousiasme du Comité olympique international, à Lausanne.

Dans une salle de cours de l'UQAM, ils ont refait l'exercice pour La Presse, avec force croquis, tableaux et explications convaincantes. Quel est le secret? Il faut «briser le béton» pour le remplacer par des espaces verts, faire de l'avenue Pierre-de-Coubertin une artère commerciale animée et refaire complètement l'image du site, notamment grâce à un changement de nom. Car le Parc olympique, note Sylvain Lefebvre, professeur de géographie et directeur du GREF, «est un symbole d'échec».

On le considère comme une coquille vide qu'il vaut mieux oublier. «En sciences urbaines, Montréal est reconnu comme le modèle à ne pas suivre, l'échec postolympique par excellence», dit Romain Roult, étudiant au doctorat et administrateur du GREF. Les géographes du GREF présentent joliment ce phénomène comme le «complexe de Cendrillon». C'est la tentation de faire la plus grande manifestation possible, peu importe les coûts, quitte à subir un réveil brutal.

Les déboires du Stade olympique entretiennent un cynisme bien ancré dans la population même s'il est devenu un symbole architectural de Montréal. Fermé de novembre à mars pour des raisons de sécurité, déserté par le sport professionnel, il offre quelques rares grandes manifestations -une vingtaine depuis trois ans, essentiellement des expositions et des salons. «C'est le dossier le plus facile à ridiculiser; nous avons un rapport amour-haine avec cette structure, dit M. Lefebvre. On a proposé d'y faire le CHUM, d'en faire un site d'enfouissement, une résidence pour personnes âgées. Ce stade est pourtant devenu un repère urbain mais, comme la tour Eiffel pour les Parisiens au tout début, il n'a pas la faveur des Montréalais.»

Attirer (et retenir) les promeneurs

L'arrivée graduelle d'autres attractions qui ont eu un succès indéniable, comme le Biodôme, le complexe StarCité, le stade Saputo et bientôt le Planétarium, s'est faite «à la pièce» et n'a rien à voir avec une vision intégrée du site, estime le directeur du GREF. «Il n'y a rien à faire avant, rien à faire après. On devrait avoir là un pôle d'attraction, un endroit où il fait bon être, où on aurait envie d'aller pour y rester un peu. Il faut qu'on ait mille et une raisons pour se retrouver sur le site.» La «rétention» des visiteurs, estime le géographe, est la clé de la résurrection du site. «C'est fondamental. Les promoteurs sont prêts à s'y installer, les gouvernements seraient prêts à y investir et les gens à s'y promener si on a des moyens de les garder.»

Romain Roult a fait de la reconversion du Parc olympique le sujet de sa thèse de doctorat. Il a étudié le cas montréalais et l'a comparé à d'autres expériences olympiques. Alors que Barcelone, par exemple, a profité des Jeux de 1992 pour intégrer les installations à sa trame urbaine, Montréal n'a pratiquement qu'une seule réalisation à son actif: avoir fait du Stade olympique un symbole touristique renommé.

Sur une trentaine de points considérés par les auteurs comme révélateurs d'une reconversion réussie, Montréal en récolte à peine six, dans des domaines aussi anodins que l'accessibilité par les transports en commun ou la participation gouvernementale d'au moins 60%. Avec la collaboration d'un cabinet d'urbanistes, Ipso, dont les bureaux sont justement situés sur l'avenue Pierre-de-Coubertin, face au Stade, Romain Roult a proposé une reconversion plus réussie, avec croquis et plans. Le résultat est alléchant: le Parc olympique, actuellement fragmenté et isolé des quartiers environnants, devient un grand parc urbain animé.

Première étape: enlever la majeure partie du béton qui entoure le Stade olympique pour le remplacer par des espaces verts. «C'est actuellement un îlot de chaleur important, explique Sylvain Lefebvre. On doit remplacer ce grand lieu froid et bétonné, à l'image d'Expo 67, et recréer de petits espaces verts. On s'est mis dans la peau de quelqu'un qui se retrouve à cet endroit et qui ne trouve pas ce qu'il cherche. Il n'y a pas de communication entre les différentes parties du parc, les jets d'eau sont inexistants, il manque de relation avec le superbe parc Maisonneuve juste en face, avec l'Insectarium, le Jardin botanique.»

Changement de nom

Le deuxième volet est commercial. En attirant un hôtel de prestige, par exemple au-dessus de la station de métro Pie-IX, en incitant des commerçants à installer terrasses et des enseignes au rez-de-chaussée du Stade et en attirant évidemment des clients, on redonnerait vie à l'avenue Pierre-de-Coubertin. «Actuellement, si on veut manger aux alentours du Parc olympique, il n'y a pratiquement rien, il faut s'éloigner», précise M. Lefebvre. Enfin, la troisième intervention est peut-être la plus audacieuse: il faut refaire l'image de marque de ce parc (le branding) pour la débarrasser de son étiquette de fiasco.

La solution la plus efficace serait de trouver un nouveau nom au parc. «Toute grande opération urbaine passe par une brisure du branding, souligne le directeur du GREF. Une fois l'image brisée, ce projet pourrait devenir extrêmement mobilisateur. Le potentiel est là, il est inexploité. Il faut changer l'image, redonner la rue et le lieu aux citoyens, se lancer dans une opération de séduction pour casser cette image rébarbative.»

Quelles sont les chances de voir ce nouveau rêve olympique se réaliser? Tout dépend de la mobilisation et du débat qui seront suscités, répondent les responsables du GREF. Aucune formation politique, aucune administration municipale ou gouvernementale n'a été sollicitée.

«Au même titre que le Quartier des spectacles, il faut du temps pour ancrer une idée comme celle-là, estime Sylvain Lefebvre. C'est le moment ou jamais: le Stade est arrivé à la fin de sa vie utile, il faut le rénover, réinvestir, c'est un équipement majeur dont on ne doit pas se débarrasser. Profitons-en pour rétablir son image de marque, créer une nouvelle signature territoriale.»