Les tonnes de sel épandues sur les routes du Québec cet hiver n’ont pas disparu. Avec la fonte des neiges, une bonne partie a abouti dans les eaux douces des lacs et des rivières. Or, prévient une équipe internationale de chercheurs, les pratiques actuelles d’épandage mettent carrément en péril des écosystèmes aquatiques.

Publié le 8 mai
Philippe Robitaille-Grou
Philippe Robitaille-Grou La Presse

Même sous les seuils de concentration tolérés par les gouvernements, le sel provoque des taux de mortalité élevés chez les organismes dans les eaux douces. C’est la conclusion d’une étude publiée récemment dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Les chercheurs ont analysé l’effet de différentes concentrations salines dans des lacs d’eau douce au Canada, aux États-Unis et en Europe.

À la source du problème

« La trop grande salinité des eaux douces à l’échelle mondiale est un problème connu depuis plusieurs décennies, et les concentrations sont de plus en plus élevées », soutient William Hintz, professeur de sciences environnementales à l’Université de Toledo, en Ohio, et l’un des principaux auteurs de l’étude.

Les industries agricole et minière ont leur part de responsabilités. La source de pollution principale est toutefois le sel de déglaçage, insistent les chercheurs.

PHOTO DANIEL MILLER, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE TOLEDO

William Hintz, professeur de sciences environnementales à l’Université de Toledo

Il y a peu de réglementations sur la quantité de sel que l’on épand sur les routes. Et dans les stationnements privés, on en met le plus possible pour satisfaire les utilisateurs.

William Hintz, professeur de sciences environnementales à l’Université de Toledo

Ce sel se retrouve dans les cours d’eau de deux façons. Une partie est transportée par le ruissellement lors de la fonte des neiges. Une autre portion est plutôt absorbée par le sol et s’achemine vers les lacs à travers les eaux souterraines.

« Dans un lac, ça peut prendre jusqu’à quelques années pour que l’eau [se renouvelle] », affirme Beatrix Beisner, professeure de sciences biologiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ayant participé à l’étude.

« Une fois qu’un écosystème est rendu avec un niveau de sel élevé, c’est très difficile de revenir en arrière, ajoute la professeure. Le sel est complètement dissout dans l’eau, donc on ne peut pas l’enlever comme des sédiments. »

Des normes enfreintes

La salinité des eaux douces est mesurée à partir de leur concentration en chlorure, un ion communément présent dans les sels. Le seuil est fixé à 120 mg/L au Canada et à 230 mg/L aux États-Unis pour assurer la santé des espèces aquatiques.

PHOTO TIRÉE DE WIKIPÉDIA

Dans le lac Laberge à Québec, les concentrations en chlorure peuvent atteindre jusqu’à 368 mg/L, selon des analyses faites en 2011.

Bien que ces seuils soient généralement respectés, les eaux à proximité des routes sont particulièrement susceptibles de les dépasser. Des cours d’eau comme les lacs Clément, Neigette et Laberge, dans la région de Québec, ont ainsi des concentrations variant entre 135 mg/L et 550 mg/L, selon les analyses faites il y a une dizaine d’années.

Une évaluation effectuée en Ontario par le Fonds mondial pour la nature a même déterminé que certaines étendues d’eau dans la région des Grands Lacs ont une concentration avoisinant 1000 mg/L à longueur d’année.

Zooplanctons en péril

L’étude publiée dans la revue PNAS s’intéresse plus précisément à l’effet de la salinité de l’eau sur les zooplanctons, de minuscules organismes peuplant les lacs.

Nous avons constaté d’importantes baisses de reproductions et hausses de mortalité à des concentrations en chlorure aussi basses que 5 à 40 mg/L. C’était un signal d’alarme pour nous.

Shelley Arnott, professeure de biologie à l’Université Queen’s, en Ontario

Les zooplanctons jouent un rôle crucial dans les écosystèmes aquatiques, d’abord en broutant les algues. « Lorsque les populations de cet animal diminuent, on voit une plus grande prolifération de certaines algues comme les algues bleues », observe la professeure Arnott, coautrice de l’étude.

« Les zooplanctons sont essentiels dans la chaîne alimentaire, ajoute William Hintz. Ils sont mangés par les plus petits poissons, qui sont à leur tour mangés par les plus gros poissons. Si leur population baisse, il risque d’y avoir un effet domino. »

L’étau se resserre

Comment préserver alors les écosystèmes aquatiques sans compromettre la sécurité routière ? Certaines municipalités du Québec mettent à l’épreuve des solutions de rechange au sel de déglaçage, comme le jus de betterave et le chlorure de magnésium.

Mais rien n’assure, pour l’instant, que ces solutions de rechange soient moins néfastes pour l’environnement.

Peu importe si c’est le sel ou d’autres produits chimiques, si on en met trop, c’est presque certain qu’on va avoir un problème.

Beatrix Beisner, professeure de sciences biologiques à l’UQAM

PHOTO TIRÉE DE WIKIPÉDIA

Les concentrations en chlorure dans certaines parties de la rivière du Don en Ontario peuvent dépasser 1000 mg/L à longueur d’année.

« Il nous faut une meilleure gestion des opérations de déglaçage, renchérit William Hintz. Nous devons utiliser précisément la quantité de sel dont nous avons besoin, quand nous en avons besoin et où nous en avons besoin. »

Les chercheurs demandent ainsi un meilleur calibrage des équipements de déglaçage. Ils souhaitent également une plus grande conscientisation du public face à cet enjeu. « Les gens s’attendent à pouvoir rouler à 120 km/h sur l’autoroute, peu importe les conditions météorologiques, affirme Shelley Arnott. Si on accepte de parfois rouler plus lentement, on a besoin de bien moins de sel. »

Une étude publiée dans la revue PNAS en 2017 prédit que si les pratiques actuelles se maintiennent, de nombreux nouveaux lacs en Amérique du Nord dépasseront le seuil américain de 230 mg/L d’ici 50 ans.

« Je vois ça un peu comme le réchauffement climatique, conclut William Hintz. Si nous ne faisons rien maintenant, nous aurons un problème bien plus grand dans les années à venir. »

En savoir plus

  • 5 millions de tonnes
    Quantité de sel de voirie utilisée annuellement pour déglacer les routes au Canada, selon une estimation faite en 2001
    Source : Gouvernement du Canada
    1,5 million de tonnes
    Quantité de sel de voirie utilisée annuellement pour déglacer les routes au Québec
    Source : ministère des Transports du Québec
  • 640 mg/L
    Seuil de toxicité aiguë pour le chlorure dans les environnements d’eau douce du Canada
    Source : Conseil canadien des ministres de l’Environnement