Combien de tonnes de gaz à effet de serre ont-elles été générées pour soutenir l’appétit des consommateurs québécois ? Grâce à un nouvel indicateur dont les premières données ont été publiées vendredi par l’Institut de la statistique du Québec, les consommateurs ont une meilleure idée de l’empreinte carbone qu’ils laissent chez eux… et à l’étranger.

Publié le 23 avril
Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

Gaz produits, gaz consommés

Les données pour mesurer l’empreinte carbone d’un pays s’appuient souvent sur la quantité de gaz à effet de serre (GES) émis sur son territoire et le nombre de personnes qui y habitent. Le nouvel indicateur annuel mis au point par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) aborde l’enjeu différemment : il mesure la quantité de GES qui ont été émis, ici et ailleurs, par chaque ménage québécois pour soutenir sa consommation annuelle de biens et de services. Ainsi, la quantité de GES émise pour produire les tonnes de bananes consommées par les Québécois est prise en compte. Par contre, les GES émis par des pêcheurs de crabe gaspésiens dont la récolte est envoyée à l’étranger sont exclus. « C’est la première fois qu’on utilise des sources de données macroéconomiques de Statistique Canada et de l’OCDE pour établir l’empreinte carbone », explique Sophie Brehain, chargée de projet à l’ISQ. Annie Levasseur, professeure à l’École de technologie supérieure et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la mesure de l’impact des activités humaines sur les changements climatiques, se réjouit de la création de cet indice. « Quand on regarde seulement les inventaires territoriaux, ça occulte complètement toutes les émissions associées aux importations. Comme citoyen, on a beaucoup de pouvoir sur cet élément parce qu’on peut faire des choix de consommation. »

8,7 tonnes équivalent CO2 par habitant

Quantité moyenne d’émissions de GES générées pour soutenir la consommation d’un ménage québécois en 2017

Source : Institut de la statistique du Québec

Tenir compte de tout

L’empreinte carbone des ménages est constituée de deux types d’émissions de GES : directes et indirectes. Les émissions directes sont celles produites par la consommation d’énergie fossile par les ménages eux-mêmes, comme le carburant dans la voiture, le mazout pour le chauffage, le gaz pour la cuisinière. Les émissions indirectes sont celles qui découlent de la fabrication des biens et de la production des services qui sont consommés par les ménages – par exemple, la machinerie agricole nécessaire à la culture du blé, le transport des céréales et autres ingrédients à la boulangerie et la livraison des pains jusqu’à l’épicerie. Trois gaz ont été étudiés pour mesurer les GES : le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et l’oxyde nitreux (N2O). Cependant, les données sur les émissions de méthane et d’oxyde nitreux générées à l’extérieur du Canada ne sont pas disponibles. L’empreinte carbone totale est donc sous-estimée, avertissent les auteurs de l’étude.

L’énergie en tête

ILLUSTRATION TIRÉE DE L’ISQ

« L’objectif avec ce genre de compilation est de déterminer les leviers potentiels où il est possible d’agir », rappelle Annie Levasseur. Sans surprise, près de la moitié des GES engendrés par la consommation des ménages québécois est liée à la consommation directe d’énergie fossile par leurs propres véhicules. La moitié des émissions de la catégorie « Transports », quant à elles, sont engendrées par le transport aérien. Pour réduire la quantité de GES émis dans cette catégorie, il n’y a pas 36 solutions : il faut consommer moins d’essence. « Il faut essayer de réduire l’auto solo, que ce soit en prenant les transports en commun, en adoptant le transport actif, le covoiturage, la réduction des distances… », énumère Annie Levasseur.

L’alimentation

L’autre grande source de GES dans la consommation québécoise est l’alimentation. En 2017, les dépenses liées aux aliments et boissons (ce qui inclut la restauration) représentaient la plus grosse part des dépenses des ménages (21 %). Et, contrairement au secteur de l’énergie, les deux tiers des GES émis pour la consommation d’aliments au Québec l’ont été ailleurs au Canada ou dans d’autres pays. L’achat d’aliments locaux peut évidemment aider à réduire la part des GES pour ce secteur. Mais, rappelle Mme Levasseur, la réduction de la consommation de viande, dont l’empreinte carbone est plus élevée que celle des végétaux, a aussi un effet important. « C’est la mesure la plus facile, mais pas nécessairement la plus appréciée », admet-elle. L’ISQ précise que les émissions produites par l’élevage d’animaux de boucherie à l’étranger sont sous-évaluées. « La prise en compte du méthane souvent libéré par la fermentation entérique de certains animaux aurait probablement gonflé les émissions du secteur primaire agricole. »

Là où les Québécois ont pollué

La plupart du temps, les Québécois ont pollué chez eux pour satisfaire leur consommation. Lorsqu’ils ont pollué à l’étranger, les États-Unis (26 %) et la Chine (24 %) ont absorbé les émissions de GES pour eux. Pour la catégorie « Aliments et boissons », la plupart des émissions de CO2 ont été faites dans d’autres pays que ces deux géants, notamment au Mexique.

Émissions de GES, selon le lieu

GES émis au Québec : 62 %

GES émis ailleurs au Canada : 14 %

CO2 émis ailleurs qu’au Canada : 24 %

Comparaisons difficiles

Donc, 8,7 tonnes par Québécois, est-ce beaucoup ? Le jeu des comparaisons est difficile, puisque les méthodologies diffèrent entre les indices qui mesurent l’empreinte carbone et la consommation des ménages. « Mais on sait qu’au Québec, les émissions directes sont plus faibles à cause de l’hydroélectricité », rappelle Mme Levasseur. « Par contre, on sait qu’au niveau de la consommation, on n’est pas nécessairement des champions… Et c’est le cas partout en Amérique du Nord, où on consomme beaucoup plus de ressources que dans d’autres pays. » Sophie Brehain, pour sa part, prépare la mise à jour de l’indicateur avec les données de 2018. « Comme ce sera un indicateur annuel, je crois qu’il vaudra mieux le comparer avec lui-même, sur plusieurs années. »

Consultez l’étude de l’Institut de la statistique du Québec

Équivalent CO2

Dans l’étude, l’empreinte carbone est exprimée en « équivalent » dioxyde de carbone (éq. CO2) pour tenir compte du potentiel de réchauffement mondial des différents GES. Par exemple, le méthane vaut 25 équivalents CO2 et l’oxyde nitreux en vaut 298.

Source : Institut de la statistique du Québec

Note : la version originale de ce texte a été modifiée pour corriger l’estimation de 8,7 tonnes équivalent CO2 par habitant, et non pas « par ménage », comme il était erronément écrit dans le dernier paragraphe.