La pratique est interdite, mais la Ville de Longueuil a elle-même nourri les cerfs du parc Michel-Chartrand pendant plusieurs années tout en tolérant que le public en fasse autant, contribuant du même coup à l’agrandissement du cheptel. Des opposants à l’abattage des bêtes, prévu prochainement, vont maintenant les nourrir la nuit tombée, a pu constater La Presse au cours des derniers jours.

Publié le 19 janvier
Éric-Pierre Champagne
Éric-Pierre Champagne La Presse

Dimanche soir, par un froid de canard, les cerfs se font rares dans les sentiers du parc Michel-Chartrand où on peut habituellement les observer par dizaines par temps plus doux. « Quand il fait aussi froid, ils vont se réfugier en groupe à l’intérieur de la forêt, à l’abri du vent », explique le biologiste Michel La Haye, qui accompagne l’équipe de La Presse dans cette virée nocturne.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le biologiste Michel La Haye, lors d’une visite du parc Michel-Chartrand, dimanche soir

Le biologiste, qui compte plus de 38 ans d’expérience et qui n’a pas participé aux travaux de la Table de concertation mise sur pied par la Ville de Longueuil, ne cessera de répéter le même constat au fur et à mesure que nous avançons dans le parc : « Il n’y a rien à manger pour le cerf ici. »

Lisez le rapport de la Table de concertation sur l’équilibre écologique du parc Michel-Chartrand

Michel La Haye s’arrête pour nous montrer une branche qui a été grugée par un cerf. « Ça, c’est du surbroutage. Il y en a partout. Les experts en parlent dans le rapport remis à la Ville. Les cerfs se nourrissent du bout des petites branches, mais là, ils ne trouvent plus à manger, donc ils grugent les parties plus grosses des branches. »

Le biologiste explique que les cerfs se nourrissent habituellement des parties en croissance des arbres parce que c’est là qu’on retrouve le plus de protéines et de vitamines. « Quand ils sont rendus à manger les branches plus grosses, ce n’est plus aussi nourrissant pour eux. »

Nous apercevons enfin notre premier cerf de la soirée, couché au sol, à quelques dizaines de mètres du sentier qui fait le tour du parc. « Il est en train de ruminer », précise M. La Haye, qui note au passage que la bête semble en bonne santé. « Avec le peu de nourriture disponible, il devrait être plus maigre que ça », signale-t-il, tout en ajoutant que c’est surtout à la fin de l’hiver et au printemps que les cerfs sont généralement plus mal en point.

Nourris par la Ville et le public

Si les cerfs se portent aussi bien, c’est entre autres parce qu’ils sont nourris régulièrement par la population, une pratique interdite mais tolérée par la Ville de Longueuil, qui a elle aussi nourri les bêtes pendant quelques années.

Selon le conseiller Jonathan Tabarah, qui représente le district dans lequel se trouve le parc Michel-Chartrand, la municipalité a nourri les cerfs l’hiver pendant plusieurs années, jusqu’en 2017.

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Cerf observé dimanche dans le parc Michel-Chartrand, à Longueuil

La Ville a commencé à nourrir [les cerfs] pour les empêcher d’aller manger les haies de cèdres des maisons entourant le parc. Mais ce n’était pas une bonne idée, ça ne faisait que faire grossir le cheptel.

Jonathan Tabarah, conseiller municipal de Longueuil

La Ville a aussi toléré le fait que le public nourrit régulièrement les bêtes, même si la pratique est interdite en vertu d’un règlement municipal qui prévoit des amendes pouvant aller jusqu’à 2000 $. Aucune contravention n’a été donnée dans les dernières années, confirme la municipalité. Avant qu’il ne se joigne à l’équipe de la nouvelle mairesse Catherine Fournier, Jonathan Tabarah dit avoir souvent demandé à Longueuil, en vain, de former une patrouille qui aurait le pouvoir de donner des contraventions.

Une situation qui sera prochainement corrigée, confirme M. Tabarah, qui précise qu’une campagne de sensibilisation à ce sujet sera déployée avant de distribuer les premières contraventions.

Une population soutenue « artificiellement »

Par ailleurs, il semblerait que de plus en plus de gens viennent nourrir les cerfs depuis l’an dernier, au moment où la Ville a annoncé une première fois son intention d’abattre plusieurs bêtes. La semaine dernière, La Presse a pu observer une dizaine de cerfs qui suivaient de très près un couple marchant dans un sentier tout en distribuant de la nourriture. Une pratique qui n’est pas sans risque pour le public, puisque les bêtes peuvent notamment être porteuses de la tique responsable de la maladie de Lyme.

Une vidéo qui a beaucoup circulé au cours des dernières semaines sur les réseaux sociaux montre aussi des opposants à l’abattage des cerfs en train de les nourrir avec de la moulée. La vidéo, intitulée « Longueuil, ville aveuglée par la pseudo-science », veut faire la démonstration que les bêtes sont en bonne santé, contrairement à ce que prétend la Ville.

Voyez la vidéo

Le soir de notre visite en compagnie du biologiste Michel La Haye, nous avons d’ailleurs surpris un cerf qui cherchait de la nourriture en bordure du chemin du Lac, qui permet aux automobilistes d’entrer dans le parc. « Regardez ! Il y a des restants de moulée ici. Quelqu’un est venu nourrir les cerfs. La personne a dû arriver avec sa voiture et déposer la moulée ici. »

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le biologiste Michel La Haye, lors d’une visite du parc Michel-Chartrand, dimanche soir

Ce n’est pas une bonne idée de les nourrir. L’hiver venu, le cerf adapte sa digestion afin de manger des boutures et des conifères. S’il mange trop de moulée, ça pourrait être dangereux. J’ai déjà vu des cerfs qui sont morts après avoir été nourris de cette façon.

Michel La Haye, biologiste

« On ne fait qu’accentuer le problème en les nourrissant. Ça soutient artificiellement une population. C’est sûr qu’il n’y en aurait pas tant s’ils devaient se nourrir seulement avec ce qu’on retrouve dans le parc », précise M. La Haye, qui se dit d’accord avec les recommandations faites à la Ville.

« C’est la science qui a parlé. Il y a eu deux démarches distinctes qui sont arrivées à la même conclusion, soit l’abattage des cerfs. Les experts qui ont siégé au comité, leur priorité, c’est le bien-être animal », conclut Michel La Haye.

Des menaces et des millions

Il ne manque que le permis du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) pour permettre à la Ville de Longueuil de procéder à la capture et à l’euthanasie d’une soixantaine de cerfs, a confirmé à La Presse la mairesse Catherine Fournier. Une opération prévue en principe avant la fin du mois de février. « Il y a une certaine urgence pour rétablir l’équilibre écologique du parc », explique-t-elle, rappelant qu’il faudra encore abattre 10 000 arbres, en majorité des frênes touchés par l’agrile, avant de replanter cinq arbres pour chaque arbre coupé. Une opération estimée à 8 millions de dollars qui serait vouée à l’échec tant que le problème de surpopulation de cerfs n’aura pas été réglé.

L’entreprise qui procédera à la capture des cerfs a été choisie, mais Catherine Fournier ne veut pas la nommer publiquement. « Ce n’est pas facile d’en trouver une en raison du contexte et des menaces qui ont déjà été faites », précise-t-elle. Elle-même a été à nouveau victime de menaces de mort la semaine dernière, un dossier qui a été transmis à la police. « Sur les réseaux sociaux, il y a aussi des influenceurs anglophones qui s’en prennent à moi depuis quelque temps. Mais je dois quand même dire que je reçois également beaucoup de messages de soutien. »

1,8 km⁠2

Superficie du parc Michel-Chartrand

70

Nombre de cerfs présents dans le parc, selon le plus récent inventaire réalisé au printemps 2021

10 à 15

Nombre de cerfs maximum que le parc peut soutenir

Source : rapport de recommandations de la Table de concertation sur l’équilibre écologique du parc Michel-Chartrand