(Edmonton) L’Alberta ne comprend pas encore les répercussions environnementales de l’exploitation des sables bitumineux, dix ans après avoir lancé un programme de surveillance censé lui fournir des renseignements à ce sujet.

Publié le 9 janvier
Bob Weber La Presse Canadienne

C’est ce que laisse entendre une étude interne du gouvernement albertain.

En juillet, le ministère de l’Environnement et des Parcs a envoyé un questionnaire à plusieurs dizaines de scientifiques et autres participants du programme de surveillance environnementale des sables bitumineux, un programme fédéral-provincial qui existe sous différents noms depuis 2012.

Le programme est reçoit un financement annuel de 50 millions versés par l’industrie.

L’étude n’a pas été publiée, mais La Presse Canadienne en a obtenu une copie.

Un total de 26 personnes ont répondu au questionnaire. Elles ont exprimé des inquiétudes sur le manque de direction générale, les mauvaises communications et un financement inadéquat qui n’a pas été augmenté depuis 10 ans et qui a été peu à peu rongé par l’inflation.

« Nous avons d’importantes inquiétudes quant à sa capacité de devenir un programme de surveillance de classe mondiale comme cela était prévu », souligne l’Alberta Environmental Network, un groupe qui compte plusieurs membres au sein des comités techniques du programme.

Le groupe souligne que le financement est demeuré inchangé depuis 2012 malgré l’inflation. Selon lui, cela équivaut à une réduction réelle de près de 9 %.

« Nous ne connaissons aucune étude indépendante, affirmant que 50 millions sont adéquats. »

Résultat : plusieurs questions fondamentales demeurent sans réponse, soutient le groupe.

Le financement de la recherche sur les zones humides qui couvrent pourtant environ le quart des sables bitumineux a été coupé de plus de 50 % en 2021-22 après avoir été réduit du deux tiers l’année précédente. La surveillance terrestre, qui examine l’état de la flore et de la faune, a été réduite de 66 % au cours de la présente année, après une baisse de 50 %, l’année précédente.

Le groupe déplore qu’aucune recherche n’ait été financée pour examiner les dangers que représentent les bassins de résidus toxiques de l’industrie.

Aucun représentant du ministère de l’Environnement et des Parcs de l’Alberta n’a répondu à une demande d’entrevue sur le sujet.

Le manque de communication et de coordination entre les différents groupes scientifiques est l’un des maux du programme, selon une majorité de répondants.

« Les communications sont nulles », a écrit l’un d’entre eux.

« Il est évident que les membres des comités n’ont aucune idée claire des objectifs et des priorités du programme », s’est plaint un autre.

D’autres constatent que de précieuses données ont été recueillies, mais les autorités n’en ont pas tiré parti

« Des activités de surveillance se sont déroulées dans divers endroits, mais aucune analyse », déplore un répondant.

Mandy Olsgard, qui représente des communautés autochtones au sein du comité consultatif, dit qu’il n’existe aucun plan directeur pour guider les décideurs sur les recherches à entreprendre. Les fonds sont divisés en fonction des diverses propositions individuelles des chercheurs.

« On a constaté des réductions arbitraires qui ne se fondaient pas sur la science, dit-elle. Le programme tente juste d’arriver à un chiffre [50 millions]. Je ne dis pas que les données n’existent pas, c’est juste qu’on ne les rassemble pas pour voir un tableau des effets environnementaux. Nous ne comprenons pas les effets cumulatifs de la prospection dans les sables bitumineux. »

Kelman Wieder est un biologiste de l’Université Villanova, en Pennsylvanie. Il a étudié les sables bitumineux en zone humide depuis des décennies. Il a écrit plusieurs articles sur le sujet. Son financement lui a été complètement retiré.

« La stratégie consiste à aller recueillir des données, les inscrire dans un calepin et les oublier sur une tablette », lance-t-il.

Selon lui, le programme est organisé de travers.

« Mon approche serait de concevoir le meilleur programme et voir ce que cela coûtera et voir si l’argent est là. Si on n’a pas d’argent, révisons-le pour voir ce qui peut être fait. »

Le professeur Wieder est ferme lorsqu’on lui demande si on saisit bien les répercussions environnementales de l’exploitation des sables bitumineux.

« Absolument pas ! On n’y est même pas proche. »