(New York) Les États-Unis devraient se pencher sur la possibilité de modifier les océans de la planète – par exemple en y faisant passer un courant électrique – pour les inciter à absorber plus de dioxyde de carbone afin de combattre les changements climatiques, recommande l’Académie nationale des sciences.

Publié le 8 déc. 2021
Seth Borenstein Associated Press

Le comité met en lumière six façons de possiblement aider les océans à capturer plus du dioxyde de carbone qui emprisonne la chaleur. Selon les chercheurs, les tactiques les plus prometteuses consistent à rendre les océans moins acides avec des minéraux ou des décharges électriques ; à y ajouter du phosphore ou de l’azote pour stimuler la croissance du plancton ; et à créer de gigantesques fermes d’algues.

On ne sait toutefois pas si ces stratégies fonctionneraient réellement, combien elles coûteraient et si elles ne finiraient pas par être plus nuisibles qu’utiles. Le comité de conseillers scientifiques auprès du gouvernement fédéral a donc proposé mercredi de dépenser plus d’un milliard de dollars américains au cours de la prochaine décennie pour repérer les dangers potentiels et identifier les méthodes les plus susceptibles d’inciter les océans de la planète à éponger davantage de carbone.

La possibilité doit être étudiée, a dit l’académie, parce qu’on devra vraisemblablement faire plus que simplement réduire les émissions si le monde veut atteindre les cibles de l’Accord de Paris signé en 2015, à savoir de limiter le réchauffement futur à seulement quelques fractions de degrés comparativement à aujourd’hui.

D’ici le milieu du siècle, le monde devra probablement retirer environ dix milliards de tonnes métriques de carbone de dioxyde de l’atmosphère chaque année, dit le rapport.

De précédents rapports de l’académie s’étaient intéressés à la géoingénierie ainsi qu’à d’autres initiatives d’absorption du carbone, comme le fait de planter plus d’arbres. Le nouveau rapport, financé par le groupe sans but lucratif ClimateWorks, examine ce qui absorbe actuellement la majeure partie du dioxyde de carbone excédentaire : les océans.

Le rapport ne propose par la géoingénierie des océans, mais plutôt d’explorer comment cela pourrait se faire.

« On ne répond pas à la question “devrait-on ?”, a dit le président du comité, Scott Doney, un biogéochimiste de l’Université de la Virginie. La question est “peut-on ?” Et si on le fait, quels seraient les impacts, et on essaie de bien faire comprendre que toutes ces approches auront des impacts. Quelles seraient les conséquences pour l’environnement ? »

Le rapport examine les stratégies suivantes pour amener les océans à absorber plus de dioxyde de carbone de l’atmosphère :

  • Utiliser un courant électrique pour rendre les océans moins acides. Une eau plus alcaline peut gober plus de carbone. Ça aiderait aussi à combattre un des pires méfaits des changements climatiques-des océans acides qui endommagent les crustacés et les coraux. Les scientifiques sont confiants que cela fonctionnerait puisqu’il s’agit de chimie fondamentale. Le rapport recommande un financement de 350 millions US pour la recherche.
  • Utiliser des minéraux pour rendre les océans moins acides. Cette méthode serait assez dispendieuse et risquée. Le rapport recommande entre 125 millions US et 200 millions US pour la recherche.
  • Ajouter des nutriments comme du phosphore ou de l’azote à la surface des océans. Cela stimulerait la photosynthèse du plancton, qui absorberait du dioxyde de carbone avant de couler. Le comité se dit entre moyennement et hautement confiant que cela fonctionnerait, avec des risques moyens pour l’environnement. On recommande 290 millions US en recherches et expériences sur le terrain.
  • La culture d’algues. Les plantes absorberaient le carbone avant de couler au fond de l’océan ou d’y être envoyées. Les scientifiques ont moyennement confiance que cela fonctionnerait, et les risques environnementaux vont de moyens à élevés. Le comité suggère 130 millions US en recherches.
  • Le rétablissement des écosystèmes aiderait la faune marine, les plantes et l’environnement côtier à retrouver la santé et à absorber plus de carbone. Le risque pour l’environnement est faible, mais les chances de succès sont tout au plus moyennes. Le rapport suggère un financement de 220 millions US pour la recherche.
  • Des vagues artificielles pour stimuler la croissance du plancton. Le rapport recommande un financement de 25 millions US, puisque les risques sont élevés et que la confiance envers l’efficacité est faible.

Un climatologue de l’Institut Breakthrough, Zeke Hausfather, qui n’a pas participé à ces travaux, estime que les approches électriques et chimiques pour changer l’acidité des océans « ont le plus important potentiel d’élimination du carbone à long terme, à grande échelle, suffisamment pour faire une différence importante ». Il est moins convaincu de l’efficacité des engrais pour stimuler la croissance du plancton.

La climatologue Natalie Mahowald, de l’Université Cornell, qui n’a pas non plus participé aux travaux, a dit que « le retrait et la séquestration du carbone sont requis pour atteindre les cibles climatiques. […] Le potentiel des océans est énorme, mal compris et peu exploité ».

Mais un climatologue de l’université Pennsylvania State Michael Mann prévient que le simple fait de lorgner du côté des océans est nuisible puisque les pollueurs et les gouvernements pourront s’en servir comme excuse « pour retarder ou minimiser la seule solution sécuritaire pour le climat : réduire drastiquement notre consommation de combustibles fossiles ».

Mais il est logique d’être prêts, a dit M. Doney. « Si on ne commence pas à examiner ça maintenant, un peu plus tard on devra peut-être prendre des décisions sur la base d’informations insuffisantes. »

La décision de financer ou non la recherche est entre les mains du président et du Congrès des États-Unis.

Plus tôt cette semaine, le département de l’Énergie a appelé entreprises et organisations à faire la démonstration de technologies qui pourraient retirer le dioxyde de carbone de l’atmosphère ou réduire les émissions, affirmant que la loi sur les infrastructures adoptée le mois dernier prévoit des fonds à cette fin.