Les aires marines protégées du Canada ne passent pas le test ; aucune ne répond aux normes minimales que le gouvernement s’est fixées, conclut une évaluation, qui constate que des activités incompatibles avec leur vocation y sont menées, notamment au Québec.

Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

On pêche au chalut dans une partie du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, pourtant censé protéger « tout ce qui y vit, du fond marin jusqu’à la surface de l’eau », clame son site internet.

Un permis en bonne et due forme de Pêches et Océans Canada permet l’exploitation du gisement de pétoncles d’Islande de l’île Rouge, qui est situé dans l’estuaire du Saint-Laurent, à la hauteur de l’embouchure de la rivière Saguenay.

« Il y a eu une reprise de la pêche dans la zone 16A1 en 2017, concentrée sur le gisement de l’île Rouge », peut-on lire dans l’évaluation des stocks réalisée par le ministère fédéral, en 2020.

Le total autorisé de captures de 10,9 tonnes a même été « légèrement surpassé » en 2018 et 2019, précise le document, qui rappelle que ce gisement « n’a pu supporter une exploitation annuelle d’environ 10 tonnes de 1998 à 2002 ».

Une telle activité est incompatible avec la vocation d’une aire marine protégée, déplore Marie Cadieux, chargée de projets en conservation marine à la section québécoise de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP).

Le chalutage de fond, ça racle tout sur son passage, ça altère le substrat, ça affecte les communautés benthiques [les organismes qui vivent sur les fonds marins], ça cause une remise en suspension des sédiments, c’est très destructeur.

Marie Cadieux, chargée de projets en conservation marine à la section québécoise de la SNAP

Le gouvernement fédéral a d’ailleurs adopté en 2019 des normes minimales de protection pour les nouvelles aires marines fédérales qui interdisent spécifiquement le chalutage, entre autres activités nuisibles.

La SNAP a pris connaissance de l’existence de cette activité de pêche dans le cadre de son évaluation des aires marines protégées au pays, publiée ce jeudi, qui conclut que le Canada a « encore beaucoup de chemin à faire ».

« Il faut qu’on améliore la protection de nos aires marines protégées au fédéral », affirme Marie Cadieux.

Quantité contre qualité

Les aires marines protégées du Canada, qui ont pour mission de préserver la biodiversité, couvrent 8,3 % du territoire marin au pays – si on y ajoute d’autres types de protection qui ont des objectifs de conservation différents, la proportion du territoire marin protégé grimpe à 14 %.

Or, seulement 0,4 % du territoire marin bénéficie dans les faits d’une forte protection, conclut la SNAP dans son évaluation, la première effectuée à partir d’un guide élaboré par une équipe internationale d’experts du domaine.

Qui plus est, aucune des 18 aires marines protégées du Canada ne répond aux normes minimales de protection du gouvernement fédéral.

« Protéger les milieux marins, c’est beau, mais ce n’est pas tout ; il faut les protéger de manière efficace », explique Marie Cadieux, qui appelle Ottawa à ne pas négliger la qualité au profit de la quantité.

La vigueur des écosystèmes marins a un impact direct sur la vie sur la terre ferme, rappelle la géographe, soulignant par exemple leur rôle nourricier, l’oxygène qu’ils libèrent ou encore le dioxyde de carbone qu’ils absorbent.

Le cas du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent illustre bien les « gains faciles » qui peuvent être faits pour augmenter la « qualité des mesures de conservation » dans les aires marines protégées, estime le directeur général de la section québécoise de la SNAP, Alain Branchaud.

« On peut racheter le permis [de pêche] et arrêter le chalutage. Il n’y a aucune raison de justifier de telles activités dans le symbole de ce qu’est une aire marine protégée au Québec », explique-t-il.

Se donner les moyens

Les conclusions de la SNAP n’étonnent guère Émilien Pelletier, professeur émérite à l’Institut des sciences de la mer de l’Université du Québec à Rimouski (ISMER).

Le gouvernement a créé beaucoup d’aires marines protégées, mais je crains que ça ait été fait en bonne partie pour atteindre les pourcentages [promis].

Émilien Pelletier, professeur émérite à l’ISMER

Ottawa a tout de même le mérite d’avoir désigné ces aires protégées aux bons endroits, ce qui est une tâche difficile nécessitant « de nombreuses années de recherches et de travaux », dit le professeur Pelletier. « Mais ensuite, il faut passer à l’action, et c’est là que le bât blesse. Il faut avoir les moyens et la volonté politique », ajoute-t-il.

Pêches et Océans Canada a refusé d’accorder une entrevue à La Presse, mais a rappelé dans un courriel que les normes minimales adoptées en 2019 s’appliquent pour les aires marines protégées créées par la suite.

Les aires marines protégées existantes seront quant à elle « examinées dans le cadre des cycles d’examen » afin de déterminer la compatibilité d’activités comme le chalutage de fond avec leurs objectifs de conservation, a indiqué Kariane Charron, une porte-parole du ministère.

« En ce qui concerne les activités pétrolières et gazières [dans des aires marines], le gouvernement du Canada travaillera avec l’industrie et d’autres organismes pour obtenir la renonciation volontaire aux droits conférés par les permis pétroliers et gaziers », a-t-elle ajouté.

25 %

Proportion du territoire marin que le Canada s’est engagé à protéger d’ici 2025

30 %

Proportion du territoire marin que le Canada s’est engagé à protéger d’ici 2030

Source : Pêches et Océans Canada