Une nouvelle étude de l’Université de Montréal révèle pour la première fois que les matières résiduelles et les composts urbains, utilisés comme engrais dans les champs, peuvent être un dépôt significatif de « produits chimiques éternels » qui contaminent l’environnement.

Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Les revêtements antiadhésifs, les tissus hydrofuges et les mousses anti-incendie contiennent souvent des substances perfluorées surnommées « produits chimiques éternels ». Leur composition chimique leur confère une persistance dans l’environnement extrêmement longue et suscite des inquiétudes quant à leur toxicité.

« Ça s’accumule et c’est long à éliminer dans le corps. À long terme, ça pourrait jouer sur le système immunitaire et c’est soupçonné d’être un perturbateur endocrinien », a énuméré Sébastien Sauvé, chercheur spécialisé en chimie environnementale à l’Université de Montréal.

Une équipe de chercheurs dirigée par M. Sauvé a découvert que les matières résiduelles urbaines utilisées comme engrais en France contiennent plus de produits chimiques éternels que le fumier animal utilisé comme fertilisant dans les champs.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Sébastien Sauvé

En moyenne, il y a environ 300 fois plus de perfluorés dans les produits d’origine urbaine que dans les produits d’origine agricole.

Sébastien Sauvé, chercheur spécialisé en chimie environnementale

Plus de 90 % des 47 échantillons destinés à une application dans les champs, collectés en France de 1976 à 2018, contenaient au moins un produit perfluoré. L’équipe du professeur Sauvé a trouvé de grandes quantités de ces substances, particulièrement dans les échantillons urbains.

Ces résultats ont été publiés mercredi dans la revue Environmental Science & Technology de l’American Chemical Society.

Les conséquences

Ces composés perfluorés peuvent s’infiltrer dans les eaux usées domestiques et se retrouver dans les effluents traités des eaux usées municipales. Lorsque ces résidus sont appliqués dans les champs agricoles en tant qu’engrais, les particules peuvent contaminer les eaux souterraines et se bioaccumuler dans les cultures alimentaires, a expliqué M. Sauvé.

La production des produits chimiques éternels les plus préoccupants a été interdite ou abandonnée dans de nombreux pays. Les composés persistent toutefois dans l’environnement.

Certains composés ont également été remplacés par de nouveaux produits perfluorés, dont les effets sur l’environnement et la santé sont incertains. « Les industries nous proposent des alternatives avec des molécules de plus en plus complexes. Aujourd’hui, il y a des centaines de variantes de produits perfluorés avec de petits changements dans leur chimie », a indiqué le chercheur.

Qu’en est-il au Canada ?

L’équipe a utilisé des échantillons de France, puisque plusieurs observatoires français mènent des suivis de longue durée sur le recyclage agricole des produits résiduaires. Les chercheurs avaient ainsi accès à une banque d’échantillons prélevés pendant des dizaines d’années.

Le professeur Sauvé présume que la situation au Canada est comparable, bien qu’il n’y ait pas d’étude pour le confirmer.

Au Canada, on n’a pas beaucoup d’informations. Je pense que le ministère de l’Environnement du Québec et le MAPAQ [ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec] sont sur la bonne piste en voulant acquérir des données pour évaluer l’ampleur du problème chez nous.

Sébastien Sauvé, chercheur spécialisé en chimie environnementale

Les produits perfluorés ont déjà été détectés dans les environnements canadiens, dans l’eau de rivières, dans l’eau potable, dans les produits de la pêche ainsi que dans les eaux usées domestiques.

Au Canada, aucune usine ne fabrique ces produits perfluorés. Le chercheur propose toutefois de mieux réglementer les usages des produits contenant ces molécules persistantes.

En chiffres

98,5 %

Proportion de Canadiens ayant des produits perfluorés dans le sang

3

Nombre de microgrammes par litre de produits perfluorés dans le sang en moyenne chez les Canadiens

Source : Santé Canada