Alors que le prolongement d’un boulevard à Longueuil fait l’objet d’une bataille pour protéger une espèce menacée, la Ville a dans ses cartons des projets de lotissement résidentiel dans le secteur, a appris La Presse.

Éric-Pierre Champagne
Éric-Pierre Champagne La Presse

Rappelons que la Ville de Longueuil mène présentement des travaux afin de prolonger le boulevard Béliveau, dans l’arrondissement de Saint-Hubert. Ce chantier a entraîné la destruction d’une partie de l’habitat essentiel de la rainette faux-grillon, amphibien mesurant moins de 3 cm qui a le statut d’espèce menacée au Canada et vulnérable au Québec.

Ces travaux ont été autorisés par le ministère québécois de l’Environnement en vertu de simples « déclarations de conformité », procédure moins contraignante qu’une demande d’autorisation ministérielle.

Le Centre québécois du droit de l’environnement (CQDE) et la Société pour la nature et les parcs (SNAP) ont demandé à Ottawa d’intervenir afin de protéger l’habitat essentiel de l’espèce en vertu de la Loi sur les espèces en péril. Les deux organisations pourraient déposer un recours judiciaire dès jeudi pour forcer le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, à recommander un décret d’urgence.

De son côté, le porte-parole de la Ville de Longueuil, Hans Brouillette, a répété mardi à La Presse qu’« il n’y a pas de projet concret ni de demandes reçues ». « Nous réalisons un boulevard. »

Des unités de 6 à 16 logements

Or, un certificat d’autorisation délivré à Longueuil par le ministère québécois de l’Environnement prévoit le remblayage de 0,77 hectare de marais et de 2,09 hectares de milieux humides pour la construction d’un « développement » résidentiel. Le projet soumis prévoyait alors la construction de 665 unités d’habitation.

Le 7 décembre dernier, le conseil d’arrondissement de Saint-Hubert a adopté deux règlements « afin d’autoriser seulement des habitations multifamiliales de 6 à 16 logements en bordure du prolongement du boulevard Béliveau ». Une source bien au fait du dossier a d’ailleurs confirmé à La Presse qu’un projet de plusieurs unités résidentielles était au programme.

Dans son nouveau plan d’urbanisme, adopté le 21 août dernier, la Ville précise d’ailleurs qu’elle veut accroître la densité résidentielle dans ce secteur.

CAPTURE D’ÉCRAN TIRÉE DE GOOGLE EARTH

La Ville de Longueuil prolonge actuellement le boulevard Béliveau (en haut à gauche)

Un avis faunique produit par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) en décembre 2020 signale aussi que les plans du projet prévoient « des bâtiments résidentiels de part et d’autre du boulevard ».

Finalement, une carte récente de la ville montre un plan de lotissement détaillé pour le secteur situé au sud du prolongement en cours. Mais selon Hans Brouillette, une caractérisation environnementale sera cependant requise avant d’autoriser tout projet.

« C’est insensé ! »

Une affirmation qui fait bondir la directrice du CQDE, Geneviève Paul. « Si une étude de caractérisation est nécessaire, pourquoi alors cet empressement à lancer les travaux de prolongement du boulevard ? Ces travaux pourraient affecter l’hydrologie de tout le secteur et les milieux humides qui s’y trouvent. C’est insensé ! »

La Ville a par ailleurs en main une étude écologique terminée en janvier 2020 pour ce secteur. Le document obtenu par La Presse identifie notamment les milieux humides qui sont présents et fait l’inventaire des populations de rainettes faux-grillon. Une carte produite par la Ville indique aussi précisément où se trouvent ces petits amphibiens au sud et au nord du boulevard Béliveau.

PHOTO FOURNIE PAR TOMMY MONTPETIT

Une rainette faux-grillon

« Ce qu’on irait caractériser, c’est la destruction de l’habitat de la rainette depuis 20 ans, lance Tommy Montpetit, directeur de l’organisme Ciel et Terre. À ce rythme, il ne restera plus grand-chose à caractériser le jour où la Ville se décidera. »

Un corridor controversé

La semaine dernière, la Ville de Longueuil a fait installer un ouvrage de béton qui servirait de tunnel pour permettre le passage des rainettes faux-grillon sous le prolongement du boulevard Béliveau. Le coût de ces travaux est estimé à 1 million de dollars.

Ce « corridor faunique » permettrait en principe de connecter les populations situées au nord et au sud du prolongement du boulevard Béliveau, pourvu qu’il reste des milieux humides en quantité suffisante pour permettre à la rainette faux-grillon de s’y reproduire.

Les documents obtenus par La Presse confirment nos pires appréhensions et ne laissent aucun doute sur le fait que le corridor faunique sera complètement inutile une fois le développement domiciliaire complété.

Alain Branchaud, directeur général de SNAP Québec

Selon lui, une intervention immédiate du gouvernement fédéral s’impose dans ce dossier.

La Ville rétorque qu’elle a obtenu l’appui d’Environnement Canada pour son projet de corridor faunique. Dans une lettre datée du 2 février dernier, le Ministère indique à la municipalité que « la mise en place d’un corridor de biodiversité sous le boulevard Béliveau est une mesure d’atténuation particulièrement intéressante dans le cadre du prolongement du boulevard ».

Cependant, rien ne permet de croire qu’Ottawa se soit prononcé sur un projet détaillé puisque la missive est une simple réponse à une conversation téléphonique entre un fonctionnaire de la Ville et un représentant du fédéral.