Les entreprises québécoises actives sur le marché du carbone Québec-Californie auront bientôt un plus grand choix de crédits compensatoires made in Québec, a appris La Presse.

Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

Le gouvernement Legault annoncera ce mercredi un projet de règlement autorisant à participer à la Bourse du carbone des projets de séquestration des gaz à effet de serre (GES) par le boisement ou le reboisement en terres privées.

Cette décision mettra un terme au monopole de la Californie sur ce type de crédits compensatoires et augmentera considérablement l’offre de crédits québécois, très limitée, près de neuf ans après que le marché du carbone québécois eut été mis sur pied.

« Bien souvent, faute d’autre option, les compagnies québécoises vont acheter leurs crédits du côté californien, ce qui entraîne une sorte de fuite de capitaux », a dit dans un entretien avec La Presse le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette.

Seulement 9 % des crédits compensatoires achetés sur le marché du carbone avant 2017 étaient émis par des projets de séquestration québécois, pour la destruction des halocarbures, des gaz réfrigérants, ou encore la captation du méthane provenant des sites d’enfouissement, des fosses à lisier et des mines de charbon, précise-t-il.

L’établissement d’un « protocole » encadrant l’émission de crédits compensatoires pour des projets de foresterie sur le sol québécois était ainsi « attendu depuis plusieurs années », à la fois par les grands émetteurs de GES et par le milieu de la foresterie, affirme le ministre.

Impliquer le milieu agricole

Le protocole québécois mettra notamment à contribution le milieu agricole, en permettant l’émission de crédits compensatoires pour la plantation d’arbres sur les bandes riveraines, grâce au « principe d’agrégation » des zones de boisement et de reboisement.

« Ça va devenir intéressant même pour de plus petites superficies », affirme le ministre.

Québec ne se limitera pas non plus à l’approche « plus traditionnelle » de calculer la quantité de carbone séquestrée sur un cycle de 100 ans, ce qui empêche d’autres usages sur le territoire concerné.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Benoît Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

Les crédits vont être émis sur la valeur réelle de captation du carbone, en fonction de la superficie, de la densité, de la maturité des arbres.

Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

Cette approche évite la création d’une « dette environnementale » lorsqu’un projet de séquestration ne produit finalement pas le résultat escompté, indique le ministre.

Miser sur les « cobénéfices »

La séquestration du carbone par la foresterie a l’inconvénient de prendre beaucoup de temps pour être efficace ; en revanche, elle a l’avantage d’apporter des « cobénéfices », explique le professeur Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais.

« On est capables de restaurer des habitats pour la biodiversité, de restaurer des sols, de diminuer le lessivage de sédiments », illustre-t-il.

L’inclusion des bandes riveraines dans le projet de règlement québécois est donc « une bonne nouvelle », estime-t-il, d’autant plus qu’elle concerne le sud du Québec.

« On a tendance à pelleter nos projets environnementaux dans le Nord ; on l’a vu avec les aires protégées », dit-il.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais

Le professeur Dupras attendait justement ce règlement pour lancer un projet de séquestration du carbone dans les « coulées agricoles » de la vallée du Saint-Laurent, des espaces laissés en friche où l’agriculture n’est pas possible en raison de la morphologie des terrains.

Il estime le potentiel à 50 000 hectares.

« L’idée, c’est vraiment de revaloriser ces espaces abandonnés », explique-t-il, soulignant que l’absence d’un protocole québécois dirigeait les investissements à l’étranger.

On finançait des projets dont on a bien besoin ici.

Jérôme Dupras, professeur à l’Université du Québec en Outaouais

Retombées économiques

Les crédits compensatoires liés à des projets de séquestration en foresterie revêtent un potentiel « drôlement intéressant », affirme le ministre Benoit Charette, évaluant que 40 000 crédits pourraient être émis annuellement.

Lors de la plus récente vente aux enchères sur le marché du carbone, en mai dernier, les crédits – qui compensent l’émission d’une tonne de GES – pour l’année en cours se sont écoulés à 22,66 $ chacun.

L’augmentation de l’offre de crédits québécois n’augmentera pas les revenus qui sont versés dans le Fonds d’électrification et de changements climatiques (anciennement appelé Fonds vert), mais générera davantage d’activité économique, souligne le ministre.

« À partir du moment où un système en place est mis au Québec, on a des gens qui y travaillent au quotidien et, dit-il, ultimement, on a des sous qui restent au Québec. »

Québec prévoit que le règlement sera adopté à l’automne, après une période de consultation de 45 jours.