Le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) est contre la proposition de Santé Canada, qui envisage d’autoriser la hausse de résidus de certains pesticides dans plusieurs denrées alimentaires, a appris La Presse.

Pascaline David
Pascaline David La Presse

Dans une lettre adressée à Santé Canada – que La Presse a obtenue –, le sous-ministre du MAPAQ, René Dufresne, se prononce contre la hausse des limites maximales de résidus (LMR) de pesticides. Il estime que cette démarche va à l’encontre de la volonté du gouvernement québécois de réduire l’utilisation des pesticides.

« Le MAPAQ souhaite vous faire part de ses préoccupations et de son désaccord », écrit d’entrée de jeu M. Dufresne. La missive est adressée au sous-ministre de Santé Canada, Stephen Lucas.

La proposition d’augmenter les LMR de certains pesticides envoie aux agriculteurs et intervenants du secteur agroalimentaire le message que ces produits présentent peu de risques pour la santé et l’environnement. Cette perception vient nuire aux efforts que nous déployons pour en réduire l’utilisation. Dans ce contexte, il serait souhaitable que les LMR ne soient pas augmentées.

Extrait de la lettre du MAPAQ envoyée à Santé Canada

Des consultations publiques controversées

L’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada propose d’augmenter la limite maximale de résidus (LMR) de glyphosate permise dans plusieurs aliments de la famille des haricots et des pois.

Le glyphosate est l’herbicide le plus vendu dans le monde, notamment sous le nom commercial de Roundup par l’entreprise Monsanto, qui appartient à la multinationale Bayer. C’est d’ailleurs à la suite d’une demande de Bayer que Santé Canada a lancé des consultations publiques sur le sujet.

Santé Canada propose de faire passer la limite maximale de résidus de glyphosate de 4 à 15 parties par million (ppm) pour les haricots, de 5 à 10 ppm pour les pois et de 4 à 10 ppm pour les lentilles.

En parallèle, Santé Canada mène une deuxième consultation sur la hausse de résidus de pesticides permis sur les petits fruits. Selon Radio-Canada, c’est Agriculture et Agroalimentaire Canada (le ministère fédéral de l’Agriculture) et le fabricant de pesticides Syngenta qui ont fait cette demande à Ottawa.

Il pourrait y avoir trois fois plus de résidus de métalaxyl et de sulfoxaflore dans les bleuets sauvages, sept fois plus dans les framboises et les mûres. Ces deux pesticides auraient des effets néfastes sur les animaux et l’environnement.

Santé Canada « à contre-courant de la tendance mondiale »

Selon le MAPAQ, la démarche de Santé Canada est « à contre-courant de la tendance mondiale » et de la position du gouvernement québécois d’« encourager des approches concertées pour protéger la santé et l’environnement par la mise en œuvre de pratiques agricoles responsables et durables ».

Le MAPAQ souhaite plutôt tendre vers une diminution de l’utilisation de pesticides, afin de « réduire l’exposition de la population à ces produits ».

Le sous-ministre fait part des « préoccupations soulevées récemment par plusieurs parties prenantes […] sur les motifs à l’appui de la révision de ces balises réglementaires », poursuit la lettre.

Il souligne par ailleurs qu’en octobre 2020, le Québec s’est doté d’un Plan d’agriculture durable (PAD) à la suite d’une commission parlementaire sur les risques de l’usage des pesticides au Québec. « Le PAD vise à accélérer l’adoption de pratiques agroenvironnementales performantes d’ici 2030, afin de répondre aux préoccupations du milieu agricole et des citoyens notamment quant aux effets des pesticides sur la santé et les écosystèmes », rappelle René Dufresne dans sa lettre au gouvernement fédéral.

Le caractère cancérogène du glyphosate fait l’objet de vifs débats depuis plusieurs années. Il n’existe pas de consensus scientifique sur la question. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS a classé, en 2015, le glyphosate « pur » comme un agent « probablement cancérogène pour les humains », alors que Santé Canada a tranché, en 2017, qu’il était « peu probable » que le glyphosate présente un risque de cancer pour les humains.

Face à la levée de boucliers de la part de nombreux organismes et parties prenantes, l’agence fédérale a finalement décidé de prolonger sa consultation sur la hausse de la limite maximale de résidus de glyphosate jusqu’au 3 septembre.

Autres réactions

« Aucune décision n’a été prise »

La ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, a indiqué à La Presse que l’ARLA avait l’obligation légale de procéder à l’analyse des résidus de pesticides sur les aliments lorsqu’elle reçoit une demande, puis d’effectuer des recommandations. « C’est ce qui est en cours, indique-t-elle. Pour établir ses recommandations, l’Agence étudie les données scientifiques et consulte le public. J’encourage vivement les gens à faire leurs commentaires à l’ARLA. Je rappelle qu’aucune décision n’a été prise en ce moment. » Mme Bibeau assure que le gouvernement fédéral prend le dossier au sérieux. « J’entends, je comprends et je partage l’inquiétude des gens à l’égard des pesticides », ajoute la ministre.

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Marie-Claude Bibeau, ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire

Manque de clarté

Plus tôt cette semaine, l’Ordre des agronomes du Québec (OAQ) s’est dit surpris par la proposition de Santé Canada et estime que le gouvernement fédéral devrait faire preuve de plus de transparence touchant les processus de consultation sur les pesticides. Il dénonce le manque de clarté des documents relatifs à la proposition, afin de faciliter la compréhension de l’information par les citoyens. L’OAQ estime qu’il est primordial de s’interroger sur les mécanismes de réévaluation des limites maximales de résidus de pesticide.

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L’Ordre des agronomes du Québec s’est dit surpris par la proposition de Santé Canada et estime que le gouvernement fédéral devrait faire preuve de plus de transparence touchant les processus de consultation sur les pesticides.

Louis Robert s'invite dans le débat

L’agronome et lanceur d’alerte Louis Robert s’est clairement prononcé contre la proposition de Santé Canada. « Quand l’ARLA, une agence fédérale responsable de la protection de la santé publique, hésite entre deux taux d’empoisonnement que la population pourrait tolérer, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond […] », écrit-il dans une opinion publiée le 28 juillet par Le Devoir. M. Robert dénonce l’usage croissant du glyphosate, malgré le principe de précaution auquel le gouvernement devrait se soumettre. « Hausser les limites de glyphosate dans les légumineuses va à contresens de la tendance lourde actuellement observée en alimentation. »

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L'agronome et lanceur d'alerte Louis Robert