Les ventes d’herbicides à base de glyphosate ont fracassé un record au Québec, et l’ingrédient actif du Roundup trône toujours au sommet du palmarès des pesticides les plus populaires.

Jean-Thomas Léveillé
Jean-Thomas Léveillé La Presse

Les quantités de glyphosate vendues se sont établies à près de 1,9 million de kilogrammes d’ingrédients actifs (kg i.a.) en 2019, montre le plus récent Bilan des ventes de pesticides, publié mardi par le ministère de l’Environnement de la Lutte contre les changements climatiques.

C’est une hausse de plus de 25 % par rapport à 1,5 million de kg i.a. vendus l’année précédente et c’est une quantité qui surpasse largement la moyenne de 1,7 million de kg i.a. des quatre dernières années.

Le glyphosate est le pesticide le plus vendu au Québec, et de loin : il représente 44 % des ventes, contre 5 % pour le S-métolachlore, qui le suit au deuxième rang.

Les ventes totales de pesticides se sont chiffrées à 4,32 millions de kg i.a., ce qui est légèrement supérieur à la moyenne de 4,27 millions de kg i.a. des quatre années précédentes.

Il s’est en outre vendu 498 kg i.a. de néonicotinoïdes, surnommés « pesticides tueurs d’abeilles », qui sont calculés à part.

Effet notable des « prescriptions »

À l’opposé du glyphosate, d’autres pesticides ont enregistré une baisse significative de leurs ventes, que Québec attribue à l’entrée en vigueur pour une première année complète en 2019 de son système de justification et de prescription agronomiques pour les pesticides les plus à risque – auquel le glyphosate n’est pas soumis.

Les ventes d’atrazine, un autre herbicide, ont ainsi chuté de 62 %, tandis que les superficies ensemencées avec du maïs enrobé de néonicotinoïdes ont baissé sous la barre des 2 %, contre 100 % avant la mise en œuvre du système.

Cette baisse « est une excellente nouvelle » et montre l’efficacité du système de prescription, estime Louise Hénault-Ethier, professeure associée à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui regrette toutefois qu’Ottawa ait renoncé récemment à interdire les néonicotinoïdes.

On est novateurs, au Québec, le reste du Canada devrait s’inspirer de nous parce que Santé Canada ne nous protège pas assez contre les pesticides.

Louise Hénault-Ethier, professeure associée à l’Institut national de la recherche scientifique

Il n’y a pas de quoi célébrer, estime quant à elle Louise Vandelac, professeure à l’Institut des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directrice du Collectif de recherche écosanté sur les pesticides, les politiques et les alternatives (CREPPA).

« Ce n’est pas trop glorieux d’avoir réduit l’atrazine, qui de toute façon est de moins en moins utilisée [et qui] est interdite depuis 2003 en Europe, dit-elle. Ça devrait être interdit compte tenu des risques. »

C’est dans les bassins versants de la rivière Yamaska et de la rivière Richelieu, principalement en Montérégie, que la plus grande proportion des ventes d’atrazine est observée.

Nouveaux « champions »

La diminution des ventes de certains pesticides « laisse la place à d’autres champions », qui ne sont pas visés par le système de prescription, déplore Louise Hénault-Ethier, qui appelle à revoir la liste des ingrédients ciblés.

Il faudrait aussi inclure le glyphosate, dont elle ne s’explique pas l’exclusion, à l’instar de Louise Vandelac.

Aux États-Unis, 125 000 personnes ont intenté des poursuites [après avoir développé un cancer à la suite de] l’utilisation d’herbicides à base de glyphosate.

Louise Vandelac, professeure à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM

Une entente à l’amiable de 15 milliards de dollars a été conclue l’an dernier pour 75 % des poursuivants avec le géant pharmaceutique Bayer, propriétaire de Monsanto, fabricant du Roundup.

L’usage résidentiel du glyphosate n’est pas justifiable et son utilisation agricole devrait être revue et davantage contrôlée, estime Louise Hénault-Ethier, qui croit qu’on doit revoir les fondements de notre système alimentaire.

« Pourquoi utiliser autant de glyphosate pour produire autant de céréales en monoculture pour produire autant de porcs destinés à l’exportation ? », s’interroge-t-elle.

Un bilan 2018 erroné

Le Bilan des ventes de pesticides 2019 rectifie celui de 2018, qui avait noté une baisse « jamais observée », attribuable en grande partie à une réduction des ventes de glyphosate.

La baisse était tellement surprenante que les auteurs avaient pris la peine de noter « qu’aucun signal sur le terrain ne témoignait d’une telle diminution de son utilisation ».

Or, le Ministère a réalisé que « certaines données de ventes étaient manquantes » – environ le tiers des ventes de glyphosate avait été omis –, attribuant leur absence à « une mauvaise compréhension de ce qui devait être déclaré ».

L’erreur exaspère Louise Hénault-Ethier, qui déplore « un gros enjeu d’inefficacité lié à des transmissions manuelles de données ».

Elle regrette également que le bilan n’inclue pas les pesticides achetés sur l’internet ou à l’extérieur du Québec.

« Notre bilan, c’est un outil qui demeure imparfait, même si c’est le meilleur au Canada, dit-elle, mais il serait temps de le moderniser un peu. »

Popularité croissante des biopesticides

Le nombre de biopesticides figurant dans la liste des dix ingrédients actifs les plus vendus a augmenté à quatre en 2019. Ces produits sont issus de sources naturelles. Ils ne sont toutefois pas dénués de risques, nuance Louise Hénault-Ethier, qui donne l’exemple de l’insecticide du bacille de Thuringe (Bacillus thuringiensis israelensis, Bti). L'utilisation de cet insecticide, parfois justifiée, a des répercussions environnementales qui ne sont pas négligeables, dit-elle. « L’élimination des larves d’insectes aquatiques sensibles au Bti a des répercussions sur l’ensemble de l’écosystème, car ces insectes sont à la base de la chaîne alimentaire. »