Non, mais attendez, une diminution de 45 % ? D’ici 9 ans ? C’est un objectif ridicule. Qui pourrait même être contre-productif, parce que décourageant.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Depuis un quart de siècle, les autorités s’amusent à fixer des cibles de réduction des GES, qui finissent par ne jamais être respectées. Et plus l’année charnière 2030 approche, plus ces objectifs deviennent irréalistes, surtout dans un contexte où les lois manquent cruellement de dents.

Jeudi matin, le gouvernement Trudeau a annoncé une nouvelle cible, plus ambitieuse : une réduction de 40 %, voire 45 % de nos émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030. L’année de référence pour le calcul est 2005. La précédente cible était de 30 %.

Que se passe-t-il dans les faits ? Depuis l’accord de Kyoto, dans les années 1990, les émissions de GES n’ont pas baissé au Canada, comme souhaité, elles ont augmenté de 21 %, à 730 millions de tonnes en 2019, selon le tout nouvel inventaire publié il y a deux semaines1.

La planète s’est fixé de nouveaux objectifs en 2015 lors de la Conférence de Paris (COP21). Et pour le Canada, la nouvelle cible magique était une réduction de 30 % en 2030 depuis le niveau de 2005. Or, cinq ans plus tard, on constate que les émissions de GES ont baissé de seulement 1,1 % par rapport au niveau de 2005.

Bref, en 14 ans, on a reculé de 1,1 % et il faudra retrancher l’autre 28,9 % d’ici à peine 10 ans… Et maintenant, sous la pression des États-Unis, il est plutôt question de 40 % voire 45 % ! Allô, la Terre ?

Même l’illustre environnementaliste Steven Guilbeault, maintenant ministre du Patrimoine canadien, juge la cible difficile à atteindre, secondaire. C’est tout dire.

Question : pourquoi se donner des cibles toujours plus ambitieuses si celles plus modestes sont déjà hors de portée ?

Nul doute que la planète doit cesser de se réchauffer pour éviter des cataclysmes plus graves, avec ses impacts humains et financiers. Réduire notre consommation de charbon, d’essence, de produits polluants est impératif.

Et en vertu de l’accord de Paris, les pays doivent tous les cinq ans présenter des cibles toujours plus ambitieuses que les précédentes. Dans cette optique, la baisse de 30 % du Canada n’est plus à la page, d’où cette nouvelle cible de 40-45 %.

Pourquoi plus ambitieuses ? Parce que le 30 % ne permettrait pas de limiter le réchauffement de seulement 1,5 °C – objectif ultime –, mais de 2 °C.

Mais voilà, la nouvelle cible n’est pas motivante, elle est décourageante. Pour qu’une cible soit motivante, elle doit certes être exigeante, mais aussi réaliste et atteignable, pas utopique. Et elle doit être accompagnée d’outils concrets, avec des conséquences advenant un échec.

En décembre 2020, le gouvernement fédéral a présenté un nouveau plan climatique, « Un environnement sain et une économie saine », avec de nouvelles cibles, secteur par secteur, pour abaisser nos GES.

Avec les nouvelles mesures du plan, établies avec les provinces, les émissions seraient réduites à 503 mégatonnes, soit de 31 %, une petite coche au-delà des 30 % souhaités. Et voilà que le gouvernement Trudeau lance cette nouvelle cible de 45 %, quatre mois plus tard.

Il faut dire que la COVID-19 a significativement réduit la croissance économique et les déplacements en voiture en 2020 et en 2021, abaissant du même coup le niveau des émissions de GES. La pandémie pourrait aussi avoir des effets permanents sur les transports, avec le télétravail. Et ce n’est pas demain matin que les voyages en avion retrouveront leur niveau de 2019.

Mais qu’arrivera-t-il après, en 2023, 2025, 2028 ?

Il faut dire aussi que le gouvernement Trudeau s’est fermement engagé à augmenter progressivement le prix du carbone à 170 $ la tonne vers l’horizon 2030, à raison de 10 $ à 15 $ la tonne par année. Cette hausse obligera les consommateurs à mettre la pédale douce sur leurs déplacements à essence, comme l’industrie du camionnage d’ailleurs.

Mais les libéraux seront-ils encore au pouvoir rendu là ? Ou y verra-t-on plutôt les conservateurs, allergiques à la lutte contre les changements climatiques, élus après des années de déficits budgétaires ?

Ces conservateurs, justement, mettent du sable dans l’engrenage de ce qui pourrait donner des dents aux autorités pour l’atteinte des objectifs, soit le projet de loi C-12 sur la carboneutralité.

Selon les environnementalistes, ce projet manque de mordant pour contraindre le gouvernement à atteindre ces cibles, mais au moins, la loi définirait un tracé clair vers la carboneutralité de 2050, avec 2030 comme passage. Et elle exigerait que les autorités justifient leurs échecs, par secteurs.

Or voilà, le projet de loi est coincé en deuxième lecture et tout indique qu’il ne sera pas adopté avant les élections prévues à l’automne 2021 et donc, autrement dit, pas avant le printemps 2022. Il ne restera alors que huit ans avant 2030.

Le professeur spécialiste de l’énergie Pierre-Olivier Pineau, de HEC Montréal, juge que l’objectif de 40 % est irréaliste, notamment quand on constate l’appétit insatiable pour les VUS. En tout cas, ce n’est pas la séquestration du carbone et son enfouissement sous terre, financée dans le budget Freeland, qui permettra d’atteindre l’objectif, dit-il, puisque la technologie, coûteuse, en est à ses balbutiements.

Jean-François Boucher est sceptique lui aussi sur les délais pour atteindre la cible, mais il est moins défaitiste. Le professeur en environnement de l’Université du Québec à Chicoutimi juge que le Canada, cette fois, a trouvé tous les moyens techniques pour parvenir à réduire les émissions de GES. Que l’objectif est techniquement atteignable. Et il note que le prix des énergies renouvelables diminue rapidement.

Il reste maintenant à implanter le changement, à en faire une avenue incontournable, à vivre avec ses conséquences, à comprendre que notre qualité de vie en dépend.

1. Les émissions du Québec sont en baisse de 2 % sur la même période (1990-2019), alors que l’objectif du Québec est une baisse de 37,5 % entre 1990 et 2030. Par ailleurs, l’économie a crû pendant ce temps et la population a augmenté, si bien que l’intensité des émissions de GES a diminué. Ainsi, les émissions de GES sont maintenant de 19,4 tonnes par Canadien, un recul de 11 % depuis 1990.