C’est bien connu, les haies brise-vent ont une foule de qualités : elles diminuent l’érosion des sols, augmentent les rendements de différents types de cultures, protègent les bâtiments d’élevage, réduisent la poudrerie sur les routes…

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Et comme si ce n’était pas suffisant, un chercheur vient de faire la preuve qu’elles permettent d’augmenter la réserve en eau potable des municipalités et des entreprises agricoles !

Comment ? En accumulant de la neige l’hiver.

Louis Drainville, dont l’entreprise de services-conseils en agroenvironnement et de recherche scientifique, Terre-Eau, est établie à Saint-Joseph-de-Lepage, dans le Bas-Saint-Laurent, avait l’intuition que cela pouvait fonctionner. Mais encore fallait-il en faire la démonstration. Pendant deux hivers, il a donc installé à ses frais des haies brise-vent sur des terres agricoles de son coin de pays.

« Mon objectif, c’était de vérifier si on pouvait accumuler plus d’eau en installant des haies brise-vent artificielles directement dans les champs pendant l’hiver, pour arrêter la neige. »

L’expérience a été tentée à Sainte-Luce, un village de 2800 âmes au bord du fleuve Saint-Laurent, dont le bassin versant de la captation d’eau (225 hectares, dont 173 en cultures agricoles) est très bien documenté.

« À Sainte-Luce, c’est approximativement 1 milliard de mètres cubes d’eau qui s’infiltrent dans le sol chaque année, en très grande majorité lors de la fonte des neiges », précise M. Drainville, qui a mené ses travaux en collaboration avec Yvon Jolivet, conseiller en microclimatologie et agroclimatologie agricole chez Terre-Eau. « Cette eau s’écoule lentement vers les drains de captage plus bas. Le processus peut prendre 500 jours pour qu’une goutte d’eau tombée puisse être bue par un citoyen. »

13 heures de liberté

Avec les haies brise-vent, naturelles ou artificielles, la neige peut s’accumuler, même si elle tombe à cinq kilomètres de la zone de captation, grâce aux vents. Et en s’accumulant, elle se densifie et se concentre, tout en empêchant le sol de geler durant les grands froids.

Les haies brise-vent naturelles sont constituées de végétaux, tandis que les artificielles sont faites de bois, de matière plastique ou d’autres matériaux synthétiques.

« Un mètre cube derrière les barrières à neige peut accumuler, en moyenne, 400 litres d’eau », souligne l’agronome, qui est aussi biologiste.

Les résultats ont permis d’offrir 13 heures supplémentaires de consommation en eau potable à la municipalité de Sainte-Luce.

Ça peut sembler peu sur toute une année de consommation, mais selon M. Drainville, « c’est énorme ». Rappelons qu’il s’agit d’un projet pilote non subventionné, réalisé sur une toute petite portion du territoire.

« Pour Sainte-Luce, 13 heures de liberté créée par un aménagement portant sur un demi-hectare sur 173 disponibles, ça correspond à 1 664 000 L de plus (1460 L/min) ou 1664 m3 », détaille-t-il.

En augmentant la distance linéaire de haies brise-vent, il serait possible, à court terme, d’aller chercher au moins 30 jours de liberté supplémentaires chaque hiver avec la neige, en réalisant des aménagements dans les champs, par exemple.

Louis Drainville, agronome et biologiste

D’autres lieux, comme les Îles-de-la-Madeleine, pourraient bénéficier de cette découverte, croit-il.

« J’ai en tête les Îles-de-la-Madeleine, mais, selon moi, la plupart des municipalités qui puisent leur eau en surface pourraient cibler là où capturer leur réserve de neige, l’hiver venu. Il en est de même pour les entreprises agricoles, par exemple, que je connais mieux et qui puisent leur eau potable dans des puits individuels de surface. »

Du maïs pour arrêter la neige

Pour André Vézina, chercheur chez Biopterre et spécialiste des haies brise-vent, domaine qu’il étudie depuis 35 ans, cette découverte est « très intéressante » et pourrait convaincre des agriculteurs réticents à installer des haies brise-vent.

« L’accumulation d’eau, c’est un argument supplémentaire, parce que la municipalité va être en mesure de donner de l’argent au producteur pour la perte d’espace cultivable », avance-t-il.

Victor Carrier, lui, est déjà convaincu. Il en a fait l’essai au cours de l’hiver après avoir pris connaissance des travaux de M. Drainville.

PHOTO FOURNIE PAR VICTOR CARRIER

La ferme laitière Vicari, à Sainte-Luce

Propriétaire de la ferme laitière Vicari, à Sainte-Luce, l’agriculteur fait pousser du foin, des céréales et du maïs pour nourrir ses bêtes. L’automne dernier, il a décidé de ne pas récolter tout son maïs, histoire de voir si cela lui permettrait d’accumuler de la neige et d’améliorer ses réserves en eau. Les épis ont servi de haies brise-vent et de barrière à neige, en quelque sorte.

« L’automne passé, ça adonnait bien, raconte-t-il. On a rempli nos silos de maïs. On avait du surplus, un peu. On a laissé environ 8 acres de maïs. C’était dans la zone où on voulait une accumulation d’eau. On a laissé le maïs debout pour l’hiver et ça a permis d’accumuler de la neige. On voyait juste la tête du maïs. C’était plein de neige. Depuis la fonte, c’est à la terre partout, mais il y a encore deux pieds de neige dans le maïs. »

M. Carrier espère que toute cette neige accumulée permettra de recharger la nappe phréatique.

« Nous autres, on a un puits de surface, dit-il. Ça fait quelques années qu’on a de la misère avec l’eau, à l’automne. J’ai hâte de voir la recharge avec cette neige-là. Ensuite, vu qu’il y a de l’accumulation de neige, le sol ne gèle pas. À la minute que la neige fond, au lieu de couler sur le terrain, elle pénètre dans le sol. »

Répétera-t-il l’expérience l’hiver prochain ?

« Oui, mais pas avec du maïs. On pourrait planter à la place une plante vivace, qui ne coûte pas cher à ensemencer et à conserver, comme l’alpiste roseau qui atteint pratiquement 5 pieds de haut. Là, ça ne coûterait pas trop cher », laisse-t-il tomber.