La seule entreprise québécoise qui recycle réellement les masques jetables déplore le manque d’appui de Québec pour sa solution. Ministères et organismes se renvoient la « patate chaude », pendant que des millions de dollars de fonds publics sont consacrés au traitement des masques.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

« L’enjeu, c’est de convaincre le gouvernement de se réveiller ! », lance Éric Éthier.

Le président du distributeur d’équipement médical MedSup, de Magog, a mis sur pied une seconde entreprise, Go Zero, qui offre la seule solution de recyclage des masques jetables au Québec.

Il aimerait que Québec soit plus proactif et sépare le bon grain de l’ivraie.

« On essaie de faire le plus beau programme de recyclage, mais on se fait comparer avec des choses qui n’ont pas de sens », déplore M. Éthier, évoquant des « entreprises qui brûlent les masques pour les convertir en énergie ».

Go Zero figure effectivement sur la courte liste, dressée par Recyc-Québec, des entreprises qui récupèrent les masques, à côté de trois autres qui font de la valorisation énergétique ou les expédient à l’étranger.

« On dirait un document fait par un étudiant ! », s’insurge la députée de Mercier, Ruba Ghazal, porte-parole de Québec solidaire en matière d’environnement.

Elle fustige le refus de Recyc-Québec de « prendre le leadership » pour déterminer les meilleures solutions de traitement des masques, ce qui transfère la responsabilité de cette recherche à des organisations dont ce n’est pas la compétence.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ruba Ghazal, députée de Mercier et porte-parole de Québec solidaire en matière d’environnement

Il va falloir que le ministre de l’Environnement fasse quelque chose et pallie le manque de leadership de Recyc-Québec.

Ruba Ghazal, députée de Mercier et porte-parole de Québec solidaire en matière d’environnement

Les masques récupérés par Go Zero au Québec, mais aussi en Ontario et en Colombie-Britannique, sont traités par des entreprises d’économie sociale, qui les décontaminent aux rayons ultraviolets et retirent la barrette nasale en aluminium et l’élastique.

Ils sont ensuite expédiés à l’entreprise Exxel Polymers, de Bromont, qui se spécialise dans le recyclage des plastiques.

Faciliter la récupération

Go Zero plaide aussi que Québec doit s’impliquer pour faciliter la collecte des masques, plutôt que de laisser les organisations et les entreprises se débrouiller seules, comme c’est le cas pour les masques utilisés dans les écoles.

« Le ministère de l’Éducation a délégué ça aux centres de services scolaires, c’est leur refiler la patate chaude », déplore Éric Éthier, expliquant que la récupération désorganisée des masques est le principal obstacle à leur recyclage.

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Éric Éthier, président de MedSup Canada et de Go Zero

L’urgence, c’est sur le plan de la collecte, parce que tout le reste est réglé ; la désinfection, c’est réglé, la séparation des matières, c’est réglé, et les débouchés, c’est réglé.

Éric Éthier, président de Go Zero

Le président d’Exxel Polymers, Éric Fradette, est du même avis : « On pourrait recycler jusqu’à 50 millions de masques par jour, si on les avait tous. »

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Éric Fradette, président d’Exxel Polymers

« En ce moment, on [en recycle] quelques milliers, c’est très peu », ajoute-t-il, expliquant que les masques d’intervention sont composés de 80 % à 90 % de polypropylène, matériau qui peut être recyclé à de multiples reprises.

Un « programme provincial » de récupération des masques dans les écoles permettrait des économies d’échelle, fait valoir Éric Éthier, qui souhaiterait aussi voir les écocentres devenir des points de dépôt municipaux.

Québec dit non

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, rejette l’idée de chapeauter la récupération des masques dans le réseau scolaire.

« C’est vraiment aux centres de services scolaires de faire le suivi, [ce sont] eux qui sont responsables des écoles », a déclaré son porte-parole, Jean-François Del Torchio, dirigeant La Presse vers Recyc-Québec.

La société d’État répond qu’elle « n’a pas le mandat de procéder à des ententes de service de récupération pour le compte des ministères et organismes », a déclaré sa porte-parole, Brigitte Geoffroy.

Le ministère de l’Éducation n’entend pas non plus indiquer quelles solutions de traitement des masques il considère comme « écoresponsables », renvoyant là aussi la balle à Recyc-Québec, qui dit préparer une analyse du cycle de vie pour trancher la question.

Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, renvoie lui aussi la responsabilité à Recyc-Québec, souhaitant que la société d’État « trouve d’autres éventuelles solutions de récupération [en plus de] celles déjà proposées », a indiqué son attachée de presse, Geneviève Richard.

« Ce n’est pas normal que, rendu au printemps [un an après le début de la pandémie], il y ait encore des écoles et des entreprises qui se demandent : “Les masques, est-ce que c’est recyclable ?” », s’indigne Éric Éthier.

Des millions de dollars de fonds publics

Les coûts de récupération des masques utilisés dans les écoles de la province seront couverts par Québec, ce qui coûtera de 30 à 35 millions de dollars de fonds publics, avait calculé en janvier l’opposition libérale.

Cette somme est appelée à augmenter avec le retour en classe à temps plein des élèves de troisième, de quatrième et de cinquième secondaire, en plus de l’élargissement du port du masque à certains élèves du primaire.

« On est dans une situation où on doit faire vite, sinon ça va aller à l’enfouissement », affirme la députée de Verdun, Isabelle Melançon, porte-parole du Parti libéral en matière d’environnement, qui souhaiterait voir les ministères de l’Éducation et de l’Environnement s’activer.

« Ça serait un signal qui vient d’en haut de la pyramide », dit-elle, ajoutant avoir été jointe par d’autres entreprises disant avoir offert leurs services à Québec, mais qui n’ont « même pas eu de retour d’appel ».