On enfouit 17 000 tonnes de déchets chaque jour, au Québec. L’équivalent de 140 locomotives de VIA Rail. Une commission d’enquête du BAPE s’amorce cette semaine sur la gestion de nos « résidus ultimes ». Certains y voient un nécessaire état des lieux, d’autres déplorent que l’exercice ne touche pas au cœur du problème : l’énorme quantité de matières résiduelles que nous générons.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

« C’est comme s’intéresser au symptôme d’un problème plutôt que s’intéresser à sa source », se désole Amélie Côté.

L’analyste en réduction à la source et en consommation responsable de l’organisation Équiterre regrette que la commission d’enquête sur « l’état des lieux et la gestion des résidus ultimes » ne permette pas de « s’attaquer au vrai problème ».

En donnant le mandat au Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) de se pencher sur la « gestion des résidus ultimes », le gouvernement Legault cherche ce qu’on doit faire de nos déchets, mais pas à les réduire, estime-t-elle.

« On ne peut pas juste traiter d’élimination sans traiter de la génération des déchets », pense également Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGEQ).

C’est beau de trouver des solutions à des problèmes, mais ce serait encore mieux de les éviter, ces problèmes.

Karel Ménard

Le Québec a enfoui ou incinéré 722 kilogrammes de déchets par habitant en 2019, d’après les plus récentes données disponibles de Recyc-Québec, un chiffre en hausse depuis 2016.

C’est presque le double de la Nouvelle-Écosse, championne au pays avec 398 kg par habitant (données de 2018 de Statistique Canada).

Nécessaire vision d’ensemble

La tenue d’une commission d’enquête du BAPE sur les résidus ultimes est néanmoins nécessaire aux yeux du Front commun, alors que le précédent exercice du genre remonte au milieu des années 90.

« La situation a changé ; il y a moins de dépotoirs, les programmes de récupération sont plus avancés », souligne Karel Ménard, qui constate qu’il manque aujourd’hui une « vision d’ensemble » des matières résiduelles.

C’est de la gestion à la pièce.

Karel Ménard

Il trouve d’ailleurs « bizarre » que Québec ait autorisé l’agrandissement des sites d’enfouissement de Sainte-Sophie et de Drummondville et que soient étudiées les demandes d’agrandissement des sites de Lachenaie et Bury avant la tenue de la commission d’enquête plus large du BAPE.

La commission d’enquête aura le mérite de « permettre une grosse prise de conscience, de mettre tout le monde à niveau », croit Michel Allaire, coordonnateur à l’environnement de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM).

Ça va vraiment donner l’image pour la province au complet, jusque dans le Nord, et pour les communautés autochtones.

Michel Allaire

La CMM, qui regroupe 82 municipalités totalisant la moitié de la population du Québec, a déjà affiché sa volonté de réduire à zéro l’enfouissement de matières résiduelles d’ici 2035, mais elle devra trouver d’autres façons d’éliminer les déchets.

Le gouvernement Legault, lui, ambitionne de réduire de moitié la quantité de déchets enfouis au Québec d’ici 2025.

« Malgré toutes les mesures de réduction, il va quand même rester un volet élimination », affirme Michel Allaire, qui s’attend à ce que le BAPE puisse « démystifier » les technologies disponibles, alors que Québec est actuellement très « frileux » à leur sujet.

Solutions politiques

Les solutions pour réduire l’enfouissement, mais aussi la génération pure et simple de grandes quantités de déchets, sont connues et sont en partie politiques, soulignent les observateurs consultés par La Presse.

« Les sites d’enfouissement sont tellement vastes, leurs [tarifs] sont tellement bas, ça fait concurrence aux autres solutions », lance Karel Ménard.

L’État doit aussi imposer des « contraintes légales » aux entreprises pour « favoriser la mise en marché de produits durables », qui ne se retrouveront pas aux poubelles, dit Amélie Côté.

Elle cite en exemple la France, qui impose depuis le 1er janvier aux fabricants de certains appareils électroniques et électriques d’afficher un « indice de réparabilité ».

Forcer la réduction des emballages, refiler la facture de la gestion des matières aux fabricants, favoriser les mesures circulaires comme la consigne sont autant de façons de faire en sorte que « tout le poids [de la réduction des déchets] ne se retrouve pas sur le dos des citoyens et citoyennes », dit-elle.

Il faut aussi mieux appliquer les mesures qui existent déjà, souligne le Réseau Environnement, un regroupement de spécialistes en environnement, qui souligne que de « 50 % à 60 % des matières enfouies sont putrescibles » et qu’elles auraient donc pu être récupérées par la collecte des matières organiques.

Les étapes du BAPE

Les audiences du BAPE se déroulent en deux parties : la première vise à répondre aux questions des citoyens, d’ici le 1er avril, et la deuxième leur permettra d’exprimer leur opinion, à partir du 25 mai. Le BAPE tiendra d’ailleurs mercredi à 19 h, sur sa page Facebook, une « rencontre préparatoire publique » pour expliquer le déroulement de la commission d’enquête. Le rapport des commissaires Julie Forget, Pierre Renaud et Joseph Zayed, qui doit dresser le portrait actuel de l’élimination des matières résiduelles ainsi que le portrait de la capacité d’élimination anticipée pour les 20 prochaines années, devra être remis au ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les Changements climatiques au plus tard le 22 décembre 2021.