L’idée est simple : utiliser les plantes pour résoudre des problèmes environnementaux. Cette idée n’est pas de Francis Allard, mais c’est celle qu’il s’efforce de mettre en application.

Publié le 8 févr. 2021
Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Depuis une quinzaine d’années, l’ingénieur de 38 ans fait pousser des saules sur la terre familiale, à Saint-Roch-de-l’Achigan, un joli village situé à 50 kilomètres de Montréal, dans Lanaudière. Son père faisait pousser des carottes, lui a opté pour une autre sorte de plante.

« Au début, je ne voulais pas reprendre la ferme familiale, mais au fil du temps, je me suis dit que c’était dommage de ne pas continuer », explique-t-il.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Vue aérienne d’un des champs de saules de l’entreprise Ramea

C’est un peu par hasard qu’il est tombé sur les travaux de recherche de Michel Labrecque, chercheur à l’Institut de recherche en biologie végétale du Jardin botanique et prof à l’Université de Montréal, et qu’il a décidé de se lancer en affaires. Il fabrique entre autres des écrans antibruit composés d’acier, de mélèze, de laine de roche et de tiges de saule tressées, une solution beaucoup plus écolo que les murs en béton, pour couper la pollution sonore.

« C’est intéressant comme technologie et ç’a beaucoup de mérite à plusieurs égards, souligne M. Labrecque. Sur le plan esthétique, c’est certainement plus joli, un mur vivant avec du vert. Et ce n’est pas moins efficace. C’est probablement plus efficace. »

Dès qu’on travaille avec des matériaux organiques, comme de la terre, des branches de saule et tout ça, c’est des matériaux qui absorbent bien le son et qui ne le réfléchissent pas, contrairement à des surfaces minérales ou dures.

Francis Allard, président de Ramea

Le hic, c’est que ça demande quand même un peu d’entretien.

« Les gens qui travaillent en infrastructure routière sont assez réfractaires et pas très habitués d’avoir des objets servant aux routes qui doivent être entretenus, soignés et éventuellement changés parce que ça peut mourir, des plantes », précise le professeur Labrecque.

La durée de vie de ces écrans végétaux composés de tiges « vivantes » est de huit à dix ans. « Cependant, fait remarquer le chercheur, quand on pense qu’une structure comme celle-là peut coûter 50, si ce n’est pas 100 fois moins cher qu’un mur de béton, s’il faut la refaire au bout de 10 ans, c’est quand même économique. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Mur antibruit végétal composé d’acier, de laine de roche et de tiges de saule tressées et séchées

Il y a une autre façon de les réaliser, qui prolonge leur vie d’au moins dix ans : avec des tiges de saule séchées. C’est peut-être moins joli parce que le bois grisonne avec le temps, mais c’est plus facile d’entretien et tout aussi efficace pour bloquer le bruit. Autre avantage : ces structures, qu’elles soient composées de tiges vivantes ou mortes, sont à l’abri des graffiteurs.

En outre, le bois est moins sensible à la dégradation au sel que le béton.

Une technologie très complexe

Ramea, l’entreprise dirigée par Francis Allard, a réalisé plusieurs projets au Québec et vient de décrocher un premier contrat en Californie pour ériger un mur antibruit.

« Les plantes, c’est une technologie très, très complexe quand on y pense, lance l’entrepreneur. Ça fait des millions d’années que ça se développe. Nous, dans le fond, on applique les plantes pour régler des problèmes environnementaux. Notre modèle est très axé sur l’économie circulaire. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Un mur antibruit végétal a été construit en bordure de l’autoroute des Laurentides, près du boulevard Henri-Bourassa.

M. Allard offre d’autres solutions pour soigner la planète.

Il fait pousser des saules à croissance rapide sur sa terre de Saint-Roch-de-l’Achigan, mais il en fait aussi pousser sur des terrains dégradés, comme des sablières en fin de vie ou d’anciennes mines, pour les réhabiliter. Les saules ont la propriété de pousser très vite, de 10 à 15 pieds par année, dans différents types de milieux, et contribuent à dépolluer les sols. C’est simple : ils absorbent les contaminants en poussant. Ce procédé s’appelle la phytoremédiation.

« On a un projet sur le site d’enfouissement à Sainte-Sophie, dans les Laurentides, illustre-t-il. On a planté des arbres sur la cellule de déchets qui est fermée. »

Les eaux usées issues de la percolation des précipitations à travers les déchets en décomposition sont traitées grâce aux saules. Les tiges absorbent les nutriments et les eaux usées chargées en éléments toxiques. Puis, les plants sont coupés et utilisés pour fabriquer différents produits : clôtures, murs antibruit, paillis horticole…

Quand il y a un problème environnemental, souvent la solution qu’on trouve va générer une nouvelle solution pour une autre problématique, donc c’est vraiment de l’économie circulaire environnementale.

Francis Allard, président de Ramea

L’utilisation des saules n’est pas nouvelle. En Suède, elle a fait son apparition dans les années 1970 pour produire de l’électricité. « Par rapport à la Scandinavie, on était en retard de 25 ans pour la culture des saules, au Canada, fait remarquer Francis Allard. Il n’y en avait pas avant qu’on décide de se lancer là-dedans.

« Le bois devrait prendre une place beaucoup plus importante dans les structures de génie civil, mais le béton est ancré dans les pratiques, ajoute-t-il. Pourtant, il y a de la place pour d’autres technologies qui ont fait leurs preuves en Europe, notamment, avec des durées de vie semblables. J’aimerais ça qu’on se questionne sur nos façons de faire. »

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