Nouvelle épreuve pour l’industrie de la récupération au Québec : l’Inde a récemment réduit considérablement ses importations de « papier mixte », emboîtant le pas à la Chine. Certains centres de tri pourraient ainsi avoir du mal à écouler leur matière.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Les boîtes de céréales, circulaires et autres papiers que les Québécois mettent dans leur bac de récupération ont maintenant moins d’endroits où aller pour être recyclés.

Ce « papier mixte », boudé par la Chine depuis 2018 en raison de sa forte contamination par d’autres matières, n’est plus le bienvenu en Inde, qui en était devenue la principale destination.

New Delhi en a freiné les importations au cours des dernières semaines en appliquant sa réglementation de manière beaucoup plus stricte, ont indiqué à La Presse de nombreux acteurs du milieu de la récupération.

« Mes clients qui exportent en Inde du papier et du carton depuis les dernières décennies m’ont indiqué qu’ils ne pouvaient plus [y] exporter du papier mixte », a déclaré à La Presse Yves Noël, ancien courtier de matières recyclables devenu conseiller en valorisation des déchets.

Le papier mixte trouve encore preneur auprès de quelques entreprises de recyclage en Malaisie, au Pakistan et au Viêtnam, indique-t-il, « mais les quantités achetées ne permettent pas de vider les inventaires en Amérique, loin de là ».

Dans la foulée de la fermeture du marché chinois, les exportations canadiennes annuelles de papier mixte avaient bondi de 47 000 tonnes, en 2017, à 199 000 tonnes, en 2018, selon la firme-conseil en macroéconomie Numera Analytics.

Or, les autorités indiennes ont découvert récemment des chargements de papier mixte fortement contaminés par des « déchets plastiques, des couches, des canettes de boissons gazeuses en aluminium » et des « matières en putréfaction », relate une directive datée de décembre du commissaire principal des douanes de Mundra, où se trouve le plus important port du pays.

Toute tentative d’importer des déchets municipaux/plastiques/dangereux présentés comme du papier usagé doit être contrée par des inspections approfondies.

Extrait de la directive des douanes de Mundra

Le document rappelle que la réglementation indienne impose une limite de 1 % de contaminants acceptés dans les chargements de papier mixte.

La directive relate par ailleurs que des « matières résiduelles municipales » ont été découvertes en décembre dans des conteneurs provenant notamment du Canada.

Joint par La Presse, le bureau du commissaire principal des douanes de Mundra a indiqué qu’une enquête était toujours en cours à ce sujet et qu’aucun détail supplémentaire ne serait rendu public avant qu’elle ne soit complétée.

Inquiétude dans les centres de tri

« On est inquiets », confie à La Presse le directeur général de Tricentris, Frédéric Potvin, même s’il dit être en mesure de respecter le seuil de 1 % fixé par les autorités indiennes.

La totalité du papier mixte qui sort des trois centres de tri que possède cet organisme à but non lucratif (OBNL) à Lachute, Terrebonne et Gatineau est envoyée en Inde, malgré les restrictions.

« Quand tu as juste un acheteur, tu es vulnérable », lance M. Potvin.

« Ça vient réduire les marchés [et] ça fait baisser les prix de vente », ajoute Jean-Sébastien Daigle, président-directeur général de la Société VIA, une OBNL qui gère quatre centres de tri à Québec, Lévis, Rivière-du-Loup et Dégelis.

La Société VIA ne produit pas de papier mixte, ayant « investi beaucoup d’argent » pour perfectionner le tri des matières qu’elle reçoit, mais la chute des prix « a une incidence sur le prix de la fibre en général », explique M. Daigle.

Tricentris se dit pour sa part capable d’abaisser le taux de contaminants dans le papier mixte à 1 %.

Ça va nous prendre un petit peu plus de trieurs pour faire le petit chemin qui nous manque pour arriver à 1 %. Ça va augmenter nos coûts de production.

Frédéric Potvin, directeur général de Tricentris

Mais tous n’y parviendront probablement pas, prévoit-il : « Il va y avoir des perdants. »

La Presse rapportait jeudi que le centre de tri du Complexe environnemental Saint-Michel, à Montréal, est aux prises avec une accumulation de ballots de papier mixte, situation que le gestionnaire, Rebuts solides canadiens, attribue à la fermeture du marché chinois.

Recyc-Québec calcule, en se basant sur les informations transmises par les centres de tri, que la valeur du papier mixte est passée de 121 $ la tonne, mi-2017, à - 34 $ la tonne en novembre dernier, ce qui signifie que les centres de tri doivent payer pour s’en défaire.

Frédéric Potvin fait toutefois le pari que les restrictions imposées par l’Inde entraîneront à terme une amélioration des prix pour le papier mixte de qualité.

Développer des débouchés locaux

La situation actuelle démontre la nécessité de développer des marchés locaux pour le recyclage de ce type de papier, affirment les acteurs de l’industrie que La Presse a consultés.

C’est aussi l’occasion de repenser notre système de récupération, qui « a montré la limite de ses capacités », pense Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED).

« Les centres de tri, même si la plupart font un bon travail, ne font pas de miracles », lance-t-il, suggérant que certains d’entre eux se spécialisent dans le surtri du papier, une option d’ailleurs étudiée en 2017 par Recyc-Québec, qui l’avait jugée positive, bien que plus coûteuse.

« À un moment donné, il va falloir payer ce que ça coûte », affirme Karel Ménard, qui déplore qu’on « pellette nos vidanges à l’étranger » sans égard aux coûts environnementaux que cela implique.

Un certain nombre d’usines de recyclage qui pourraient recevoir du papier mixte sont en construction ou en planification, dans le nord-est de l’Amérique du Nord, mais « ces choses prennent du temps », explique Kelly McNamara, analyste principale chez Numera Analytics.

À court terme, la situation risque surtout, selon elle, d’entraîner une nouvelle chute des prix de la matière ou, dans les faits, une augmentation de ce que les centres de tri devront payer pour s’en défaire.

Il y a même un risque que l’enfouissement devienne une « solution potentielle », moins coûteuse, là où il n’est pas interdit, avance-t-elle.

Frédéric Potvin partage cette inquiétude : « Si jamais on n’est plus capables de vendre nos ballots, qu’est-ce qu’on fait ? »