(Lac-Drolet) Que faire pour ne pas jeter des tissus neufs inutilisés ? Le fabricant de vêtements Attraction, de Lac-Drolet, en Estrie, a conçu une gamme d’articles pour la maison, en faisant notamment appel au savoir patrimonial du Cercle des fermières.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« On fait notre exercice, nous ! », s’exclame Ginette Vallée en actionnant un énorme métier à tisser avec sa collègue Georgette Beaudoin.

Nous sommes au sous-sol de l’église de Lac-Drolet, un village d’un millier d’habitants aux limites de l’Estrie, à plus de 250 kilomètres de Montréal. Ginette et Georgette, toutes deux membres du Cercle des fermières local, s’emploient à tisser une de ces couvertures traditionnelles mieux connues sous le nom de catalognes.

Les dames masquées sont assises, mais c’est tout le corps qui s’active. Il faut propulser le petit bateau de bois transportant la bande de tissu entre les fils tendus, appuyer sur les pédales, tirer sur le battant. « Ça prend de la pression sur les jambes pour que les fils se séparent bien, et le battant est quand même assez lourd », explique Mme Vallée.

Si les gestes perpétuent une longue tradition, la matière première utilisée ici n’a rien de conventionnel : les bandes de tissu de couleurs anthracite, gris pâle et rouge qui composeront la catalogne étaient destinées à confectionner des attaches de masques.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Julia Gagnon, vice-présidente, opérations, et copropriétaire d’Attraction

« On en a des palettes, des boîtes et des boîtes ! », s’exclame Julia Gagnon, vice-présidente, opérations, et copropriétaire d’Attraction, une entreprise manufacturière qui emploie une centaine de personnes à Lac-Drolet.

Attraction se spécialise dans les vêtements ornés de logos à des fins récréotouristiques (pour le Château Frontenac et le Château Lac Louise, par exemple) et promotionnelles (pour de grands syndicats, notamment). Au printemps, l’entreprise s’est lancée, comme plusieurs, dans la production de masques lavables, avec un vif succès.

Même en fabriquant 13 000 masques par jour, Attraction s’est retrouvée avec un carnet de commandes de six à huit semaines… jusqu’à ce que la demande ralentisse brusquement au mois d’août. Que faire de tous ces rouleaux de bandelettes ?

« On s’est dit que ça n’avait de bon sens de jeter ça », raconte Julia Gagnon. Après avoir étudié différentes possibilités, dont un tapis crocheté par le directeur de la production, qui s’est révélé vraiment trop long à fabriquer, Mme Gagnon a pensé aux métiers à tisser traditionnels. « On a fait faire des tests par les fermières et on est tombé en amour avec le look. »

Les bandelettes ont trouvé une nouvelle vie. En plus des catalognes, elles servent à tisser de petits tapis.

« Nous aussi, chez les fermières, c’est rare qu’on veuille jeter. On va essayer de faire autre chose avant », approuve Mme Vallée, en rappelant que la sauvegarde du patrimoine artisanal est l’un des objectifs des Cercles de fermières. « On ne veut pas que ça se perde ! »

Apparus il y a seulement quelques semaines sur le site web d’Attraction et dans sa boutique de Lac-Drolet, les tissages traditionnels d’allure contemporaine ont rapidement trouvé preneurs. Après une dizaine de catalognes vendues, l’entreprise doit maintenant prendre les réservations, car ces couvertures sont longues à produire. Mme Gagnon a pris contact avec d’autres Cercles de fermières, mais tous ne disposent pas d’un métier à tisser assez large pour permettre à deux personnes d’y travailler à une distance d’au moins deux mètres. Les tapis, fabriqués en solo sur un petit métier à la maison, sont toutefois offerts.

Des retailles aux coussins

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Attraction a acheté un déchiqueteur capable de transformer le tissu en mousse de rembourrage.

Le manufacturier, qui utilise depuis longtemps des tissus de coton biologique et de polyester recyclés pour fabriquer ses vêtements, s’est attaqué à un autre enjeu : l’utilisation de ses retailles, dont il génère cinq gros sacs par jour. Pour ne plus envoyer ce matériel neuf aux poubelles, il a acheté un déchiqueteur capable de transformer le tissu en mousse de rembourrage, et l’a installé chez Coup de pouce, une entreprise de Lac-Mégantic qui emploie des jeunes en difficultés d’apprentissage.

Et en contactant le centre montréalais Vestechpro, spécialisé dans les technologies textiles, Attraction a eu vent d’un autre tissu, fabriqué avec des fibres recyclées, qui n’avait pas trouvé preneur. Ce feutre épais, fabriqué à partir de vêtements usagés rescapés de l’enfouissement qui ont été triés pour obtenir une couleur précise sans teinture, était offert en rouge, en vert et en bleu. Cette belle matière aux fibres apparentes a suscité un autre coup de foudre. « On est tombé en amour avec le look et on a décidé de l’utiliser pour faire les coussins », raconte Julia Gagnon.

« J’ai de la misère à imaginer qu’on puisse trouver un coussin plus éthique », fait valoir la vice-présidente, opérations, en mentionnant la bourre à base de coton bio et polyester recyclé récupérés, la housse de feutre tiré de vêtements usagés, la fermeture éclair achetée d’un manufacturier montréalais et la fabrication syndicale à Lac-Drolet.

Toutefois, la quantité de matériau de rembourrage qu’Attraction peut fabriquer avec ses retailles dépasse de beaucoup ses besoins. L’entreprise a donc mandaté Vestechpro pour trouver d’autres débouchés.

La revalorisation de tissus par le Cercle des fermières et la confection de coussins sont des petits projets à l’échelle de l’entreprise, reconnaît Mme Gagnon. « Dans nos opérations et nos finances, ce n’est pas grand-chose, mais moralement et mentalement, ça a fait du bien. On est content de l’avoir fait. »

Les catalognes, tapis et coussins sont offerts dans la boutique en ligne de l’entreprise et le seront sur le site Fabrique 1840 en janvier.

> Consultez le site d’Attraction

> Consultez le site de Fabrique 1840 de Simons