Québec adopte des mesures trop timides pour lutter contre les changements climatiques et il en paiera le prix, prévient une étude dévoilée ce mercredi. Des dizaines de milliers d’emplois sont en jeu, affirme l’IRIS.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Prévenir, plutôt que guérir.

C’est ce que le Québec doit faire – mais qu’il ne fait pas – pour que la transition écologique ne laisse personne derrière, affirme l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) dans une recherche dévoilée ce mercredi, intitulée « Qu’est-ce que la transition juste ? »

Une forme de sélection naturelle s’opérera inévitablement : les entreprises les plus polluantes disparaîtront graduellement si elles ne parviennent pas à réduire leur empreinte environnementale.

Au lieu de les laisser péricliter, il faut planifier la transition en accompagnant les industries, les communautés ainsi que les travailleurs et travailleuses concernés, affirme l’IRIS.

« Un bon exemple [à éviter], c’est ce qui se passe en ce moment en Alberta avec les sables bitumineux », illustre dans un entretien avec La Presse Julia Posca, coauteure de la brochure.

« On voit des investisseurs qui commencent à retirer leurs billes et se tournent vers des sources d’énergie moins polluantes et ça a un impact direct sur l’industrie, donc forcément, des emplois sont perdus. »

À l’opposé, elle cite l’industrie du charbon, où le gouvernement fédéral « n’a pas attendu que les usines ferment » pour lancer une planification et une concertation pour permettre aux communautés qui en dépendent de prendre le virage écologique.

L’idée n’est donc pas simplement de troquer le charbon contre des éoliennes, illustre Mme Posca, mais plutôt de « lutter contre les changements climatiques tout en bâtissant une nouvelle économie qui ne laissera personne de côté ».

Les régions plus touchées

L’IRIS a ciblé les 10 secteurs qui émettent le plus de gaz à effet de serre (GES) en proportion de leur poids dans l’économie québécoise et calculé qu’ils représentent près de 85 000 emplois, principalement en dehors des grands centres.

Au sommet figure l’industrie des pâtes et papiers, mais on trouve aussi dans le lot des industries agroalimentaires, dont la production laitière, la production de viande ainsi que la production d’engrais et de pesticides.

Ces secteurs ne disparaîtront évidemment pas, mais l’idée est de les aider à transformer leurs processus de production et de distribution, affirme la chercheuse.

Or, ce n’est pas ce que le Québec est en train de faire, dit Julia Posca, qui estime que les actions du gouvernement Legault sont insuffisantes et manquent de cohérence, puisqu’il soutient des projets comme le troisième lien entre Québec et Lévis ou GNL Québec, une usine de liquéfaction de gaz naturel au Saguenay et un gazoduc pour l’y acheminer.

Il faut davantage transformer notre économie pour avoir des changements à long terme, et ça, ça veut dire changer le tissu industriel du Québec.

Julia Posca, de l’IRIS

Le gouvernement caquiste mise beaucoup sur des mesures incitatives plutôt que contraignantes, comme l’électrification des transports, relève l’IRIS.

« C’est une mesure intéressante, mais ça ne règle pas la question de l’étalement urbain, dit-elle. Au contraire, ça peut le renforcer. »

La dépendance de certaines régions à un secteur de l’économie précis est aussi un aspect à considérer dans la transition écologique, selon Mme Posca : « Il faut aider les villes et les régions à diversifier leur économie. »

« Pelleter le problème en avant »

L’IRIS, qui a pour mission de présenter « un contre-discours aux perspectives que défendent les élites économiques », regrette de voir perdurer un discours opposant l’économie à l’environnement.

« On le voit avec le projet de loi 66 pour la relance, au Québec, on sent que l’environnement est un obstacle », affirme Julia Posca.

Pourtant, ne pas s’occuper dès maintenant des conséquences que les changements climatiques engendreront sur l’économie québécoise, « c’est pelleter le problème en avant », tranche-t-elle.

Changer d’approche ne coûterait pas nécessairement plus cher, souligne la chercheuse, qui croit que la société doit investir dans des industries qui répondent à ses besoins plutôt que de se laisser dicter ses besoins par des industries.

Elle donne l’exemple de la cimenterie McInnis, à Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie, « un des projets industriels les plus polluants du Québec, qui a vu le jour notamment grâce à des fonds publics ».

Le gouvernement aurait pu utiliser cet argent pour amener des entreprises répondant aux besoins de la région « tout en ayant en tête la question de l’empreinte écologique de ces industries », dit-elle.

« Là, on se retrouve avec entreprise qui a créé des emplois, oui, mais qui est polluante et questionnable même au niveau économique, car il y a surabondance de ciment, dit-elle. On ne sait même pas si ça sera viable. »

Sur ce point, le premier ministre François Legault ne saurait la désavouer, lui qui a qualifié la cimenterie de « grave erreur », rapportait en août dernier La Presse Canadienne.

« Avec des centaines de millions en Gaspésie, on aurait pu créer bien plus que 200 emplois », avait-il déclaré.

« L’argent ne manque pas, constate Julia Posca, mais il manque une vision d’ensemble qui permettrait d’utiliser les fonds publics de manière plus efficace pour atteindre nos objectifs économiques et environnementaux. »